L’entreprise humanitaire : une utopie ?

En 1999, je quittais «le système», quittant alors la direction d’une entreprise internationale multinationale. J’avais 52 ans à l’époque et le «système économique» m’était devenu insupportable car seule la quête du profit était devenue sa finalité. Je quittais tout sans même savoir où j’allais aller… et pour quoi faire.

En 2000, j’ai parcouru l’Inde, un pays que je connaissais par mon travail, désireux d’acquérir une PME spécialisée dans la confection de vêtements en coton, dans le sud du pays, un secteur et une région qui m’étaient familiers.

En 2004, j’ai connu le tsunami qui a dévasté une partie de l’Asie du Sud-Est, dont l’Inde du Sud. J’ai été amené à intervenir sur le lieu du sinistre et, en 2005, j’ai découvert en Andhra Pradesh l’ampleur de la catastrophe humaine qu’est le VIH/SIDA en Inde. Ce fléau est toujours aujourd’hui dans un déni total, tant aux yeux des instances nationales qu’internationales.

Avec mon épouse, nous ne nous poserons  alors aucune question : notre chemin de vie était là, agir au cœur même de cette catastrophe s’additionnant à tant d’autres dans cette région du Sud de l’Andhra Pradesh.

Rien ne me prédisposait à travailler dans le domaine social avec une structure de type associatif. Durant plus de trente ans, j’ai exercé la profession de chef d’entreprise, tout en jouant un rôle dans le domaine syndical et politique. Ayant toujours été en prise avec les structures et les réalités économico-politiques, je ne m’étais jamais engagé dans le travail associatif. De plus, en ce début de l’année 2000, je ne venais pas en Inde pour prendre la voie du bénévolat, j’en connaissais les limites.

En quittant «le système occidental», mon désir était d’appliquer de véritables règles de partenariat social, d’intéressement, de bonnes rémunérations en milieu pauvre et, ainsi, faire ce que j’ai toujours fait, me servir de l’entreprise dans le système même, afin de créer des emplois source de richesse et de responsabilité.

Le drame du VIH et du SIDA va faire basculer notre chemin

Avant d’évoquer plus en détails cette expérience exceptionnelle qui dure maintenant depuis huit ans, je voudrais essayer de mettre des mots derrière la notion d’entreprise et d’associations/ONG.

L’entreprise… c’est entreprendre, oser, créer, prendre des risques. La motivation de celles et ceux qui osent cette démarche est à chercher au fond d’eux. Devenir un entrepreneur ne s’apprend pas, c’est un état d’esprit. J’ai souvent raconté cette histoire : «Un paysan  rentre quatre voitures de foin pour ses propres besoins et il en rentre trois supplémentaires pour parer à toute éventualité en cas de problèmes. Dans ce cas, tout est normal. Mais ce qui devient anormal, c’est lorsqu’en plus de ses besoins, il rentre une vingtaine de voitures  supplémentaires afin de pouvoir spéculer et revendre, le moment opportun, au plus haut prix.»

Cette petite histoire montre que l’entreprise du capital n’est pas utopiste, elle est réaliste. Ce sont l’exploitation et la dérive du système qui ont fini par tuer la noblesse de l’entreprise, en ne s’occupant plus ni du produit à réaliser, ni des hommes qui font l’entreprise, mais uniquement des résultats et des profits. Le système économique a ainsi été entraîné dans la dérive que nous connaissons et qui n’a aucune chance d’aboutir. Puisque nous ne pouvons pas revenir en arrière, il nous faut inventer un nouveau système économique.

Cela constitue notre challenge et notre défi, de même que pour les jeunes générations futures. Si nous ne réussissons pas, le pire est à craindre. Le fonctionnement de l’entreprise, avec toutes les notions positives qui y sont liées, reste une base solide.

Je ne doute pas une seule seconde qu’il existe des femmes et des hommes réalisant de grandes choses par le biais du mouvement associatif, mais les limites du bénévolat sont parfois un frein à l’esprit d’entreprendre. Dans l’entreprise, il y a une prise de risques, quelle qu’en soit la forme, et c’est souvent lorsque l’on prend ce risque, lorsqu’on ose, que les résultats sont les meilleurs.

Les OG et les ONG

Revenons à la notion d’ONG, les «Organisations Non Gouvernementales» : comment se sont-elles autant développées ? A partir de quelle époque ? Pourquoi ? Que sont-elles devenues aujourd’hui ? Quel est leur avenir et leur futur ?

Les ONG, qui se sont développées dans les années 1980, complètent et s’opposent aux OG, les «Organisations Gouvernementales». Les gouvernements successivement en place se sont défaussés, ils ont fui leurs responsabilités en se servant des ONG pour ne plus avoir à assumer ce qu’ils auraient dû réaliser dans le cadre des OG. Cette situation a entraîné la dérive des ONG qui accomplissent ce que les gouvernements du monde entier devraient faire, ne font pas, ne peuvent plus faire.

Le tableau se complique d’autant plus que ce sont parfois les gouvernements et les structures internationales diverses (ONU, UNESCO et autres) qui se trouvent à l’origine  de la naissance des ONG, facilitant leur création, très souvent en y injectant des fonds. Force est de constater que nous nous trouvons devant une situation de plus en plus complexe.

En outre, les activités des ONG sont devenues, à l’échelle de la planète, un véritable marché lucratif récupéré par «le système» qui ne laisse rien perdre et rien passer. Le tableau devient alors extrêmement compliqué.

Nous possédons un système basé sur le profit et rien que le profit, au détriment de l’homme. Ce système étant, le plus souvent, une nébuleuse, tout le monde et personne n’est responsable (ce qui est dangereux). Nous possédons des organisations politiques totalement dépendantes de ce système qu’elles ont engendré et qu’elles ne maîtrisent plus, puis des institutions annexes créées par les pays (FMI, ONU, UNESCO,…) et, enfin, toute une structure dite ONG ou associative et les micro et macro-actions qui essayent de faire autre chose.

Le système économique actuel va vers sa fin, un nouvel ordre économique ne pourra voir le jour que sur la base de créations nouvelles. L’essentiel du «panier à idées» se trouve dans les micro et les macro-actions qui «s’essayent» de par le monde. Ces actions ne doivent pas être récupérées par le système mais continuer d’innover et de chercher de nouvelles voies.

En 2000, je suis donc parti en Inde pour racheter une PME et y vivre mon engagement via l’entreprise. Depuis bientôt dix ans, je vis dans ce pays, au sein d’une structure mi-figue, mi-raisin, se situant entre ONG et entreprise.

Que s’est-il passé ? Où en est-on ? Où allons-nous ? Où pouvons-nous aller ?

Je ne crois pas et je n’ai jamais cru au hasard. Mon inconscient avait capté avec intérêt la possibilité de m’exprimer dans ce que je connaissais, l’entreprise et l’esprit d’entreprise, dans un engagement  socio-humanitaire.

Pour faire quoi ? Et pour aller où ?

Une association qui fonctionne comme une entreprise

En 2005, frappé par le drame HIV/SIDA, je suis rentré en France avant même de savoir ce que j’allais faire à notre retour en Inde. Nous avons ouvert «Help France», une association loi 1901, avec une amie du nord de la France et un ami médecin de Metz. Pourquoi ? Il nous fallait une structure afin de transférer nos fonds propres, pour une saine visibilité. Nous fûmes les premiers adhérents et bailleurs de fonds de cette organisation. Ce n’est que plus tard que nous avons créé «Help India», sous une forme juridique «Trust», ce qui nous a permis de nous implanter sur l’ensemble du territoire indien avec un statut ressemblant à celui des ONG.

Help India est une entreprise et fonctionne comme une entreprise. Pourquoi et comment ? Nous gérons un staff rétribué de plus de trente personnes, dont un atelier de Kalamakari. Cet atelier produit un artisanat local que nous vendons en France et cela nous permet de couvrir plus de 50 % de nos besoins en trésorerie. Nous gérons deux dispensaires et suivons plus de six cents personnes touchées par le virus et leurs familles. Si l’ensemble n’était pas géré avec un esprit d’entreprise, nous ne pourrions pas survivre, tant dans la recherche des fonds que dans la gestion du quotidien (rigueur budgétaire et suivis financiers).

Le reste de nos besoins est couvert par d’autres ventes, nos fonds propres personnels et le soutien des donateurs en France. Certains penseront, ou peuvent penser, que nous sommes dans une démarche de bénévolat. Il n’en est rien : nos apports de fonds propres, notre gestion du quotidien, les risques que nous prenons, ce fonctionnement relève bel et bien de l’esprit d’entreprise et pas du bénévolat. Notre salaire constitue la réussite de ce que nous entreprenons. Nous sommes satisfaits de «redonner» ce que nous avons reçu dans «le système» et espérons convaincre d’autres personnes de l’intérêt d’une telle démarche, si riche sur le plan humain. Nous sommes également convaincus de vivre un essai en participant, dans un «laboratoire», à une expérience concrète afin que le monde trouve d’autres solutions que celles que nous vivons aujourd’hui.

Des questions restent sans réponses et concernent l’avenir, «l’après nous», tout en sachant que la transmission de toute entreprise est un exercice complexe et périlleux, d’où l’intérêt de bien la préparer.

Nous sommes conscients de connaître une expérience inédite, à mi-chemin entre l’entreprise et une voie nouvelle. D’un côté en Inde, où nous travaillons comme une  entreprise, essayant de trouver nos propres fonds, et de l’autre côté en France, où nous fonctionnons en structure associative, tentant de modifier nos points d’appuis pour construire une structure à plusieurs étages, diluant ainsi les risques et ouvrant d’autres portes vers d’autres horizons.

D’autres pistes, d’autres chemins…

En 2009, nous avons créé une auto-entreprise qui a ouvert un magasin vendant des produits indiens, les rentrées de fonds étant destinées à Help India. En 2012, nous allons recruter une personne à mi-temps qui, nous l’espérons, travaillera à temps plein en 2013.

Probablement en cette année 2012, nous allons également ouvrir un Fonds de Dotation, l’équivalent d’une Fondation mais offrant des possibilités supérieures par rapport à une association de type loi 1901. Nous pourrons ainsi recevoir du mécénat, des legs, des héritages, mais aussi gérer un patrimoine au profit du travail de Help India.

Cela dit, l’associatif, absolument nécessaire, va continuer sous Help France et sous Help Lorraine. Nous sommes certains que les deux esprits, l’entreprise et le bénévolat, doivent se combiner, se conjuguer, se marier. Chacun à sa place et à son rythme, vivant le quotidien de la recherche d’une autre voie.

Toutes les organisations, les ONG, devront chercher d’autres solutions. Les dons bénévoles vont en diminuant et ils se réduiront encore, cette situation nous oblige donc à chercher de nouveaux chemins.

Et si, par chance, cette recherche, à partir de l’objectif de servir l’homme, amenait à mettre en place une nouvelle économie à dimension humaine réunissant l’esprit d’entreprise et la volonté et le désir de vouloir donner via le bénévolat ?

Si ce chemin était celui d’un autre futur ?

L’utopie d’aujourd’hui ne peut-elle pas être la réalité de demain ?

L’entreprise socio-humanitaire, une UTOPIE ?

Peut-être pas !

André Mâge