Une histoire, une vie

Il y a un peu plus de quatre ans, c’était en mai 2013, j’ai publié un ouvrage « Une histoire, une vie » : ce livre que j’ai écrit m’a permis d’expliquer mon parcours depuis mon enfance… jusqu’à « l’appel de l’Inde » que je vis encore en 2017 et depuis la fin des années 1990.

Dans l’intervalle, je raconte mon évolution personnelle dans la société, mais je fais également part des doutes qui ont été les miens, des épreuves que j’ai traversées, des bonheurs que j’ai connus… A l’âge de 52 ans, j’ai décidé de tout quitter puis, plus tard, de monter un projet fou en Andhra Pradesh, un état du sud de l’Inde.

C’est par hasard (un hasard qui n’existe d’ailleurs pas !) que M. Bruno Blaise m’a fait part de son projet de rédiger  un résumé de mon livre (voir texte ci-dessous) dans une version numérique d’une trentaine de pages, la version complète comportant plus de 300 pages.

J’ai le plaisir de mettre à votre disposition, sur mon blog, le résumé de ce livre, qui vous donnera un aperçu de l’ensemble. Pour celles et ceux qui voudraient lire cet ouvrage dans son intégralité, merci de me contacter par mail (amage@club-internet.fr)

Je me ferai un plaisir de vous l’adresser et vous remettrez ce que vous pouvez à notre association en Inde, HELP INDIA, en ligne via notre site http://www.help-kavali.org

Bonne lecture.

André Mâge


UNE HISTOIRE UNE VIE

Editeur André Mâge – 2013 – 328 pages – 12 €

Autodidacte, militant de l’humanisme ? Il a baigné l’essentiel de sa vie dans le monde de l’entreprise. Las de voir les groupes, dits grands, «jouer au monopoly avec de l’argent virtuel et fermer ce qui était rentable», en 1999 il a acquis une ferme à La Rouquette. «Mais l’envie de continuer dans l’entreprise» était accrochée à ses basques. Ainsi a-t-il racheté la société Les Meringues villefranchoises qu’il boosta pendant quatre ans, avant de tourner la page et d’amorcer son implication en Inde.

Très bon livre ; à lire et à faire circuler ! Dans son livre «Une histoire, une vie», André Mâge se penche sur la construction de sa vie, depuis l’enfance heurtée et la prime jeunesse. Une construction sublimée en action sociale, politique et humaine. Le besoin agissant de réparation, pour d’autres, le sens criant de l’injustice, la perception aiguë de la solution qui soulage, n’auront de cesse de lui faire dire et surtout de faire pour réveiller l’humain si souvent endormi…Sa devise : L’Impossible comme Possible.

Après avoir milité 15 ans dans le syndicalisme et la politique, dirigé puis créé avec succès des entreprises pendant 18 ans, il monte à 52 ans «Help India Trust», association qui fonctionne comme une entreprise, en créant 2 hôpitaux et un atelier, avec un staff rémunéré de 30 personnes dont dépendent plus de 1000 personnes ; il met ainsi en place «une nouvelle économie à dimension humaine réunissant l’esprit d’entreprise et la volonté et le désir de vouloir donner via le bénévolat »

Site :http://www.help-kavali.org/  blog : http://andre-mage.com/


Table des matières

Préface…………………………………………………………………………………………………….1 

André, il était une foi……………………………………………………………………………… 2

  1. La vie et la mort : « un couple inséparable »………………………………… 2
  2. La prime enfance………………………………………………………………………… 4
  3. Période de latence………………………………………………………………………. 6
  4. Scolarité……………………………………………………………………………………… 7
  5. Pré adolescence – adolescence – service militaire…………………………7
  6. Mariage – couple – régression – progression………………………………..9
  7. Mes enfants : « un chemin d’amour…………………………………………… 11
  8. La psychanalyse : « opération à cœur ouvert sans anesthésie »…. 11
  9. 1978/1996 : de l’essai du couple à la séparation………………………….13
  10. De Suisse en Inde en passant par la France…………………………………13
  11. L’appel de l’Inde………………………………………………………………………….14
  12. La politique…………………………………………………………………………………17
  13. Le chemin spirituel, le cœur de la vie…………………………………………..18

Epilogue : Lettre à Rémi………………………………………………………………………….19

Postface……………………………………………………………………………………….……..….19

Préface Professeur Paul Smigielski, l’ami provocateur de toujours

Comment faire la préface d’un ami hors du commun ?

Je l’ai connu dans une église à Saint-Louis en Alsace. Et nous avons entrepris des actions communes avec l’APF (Association populaire familiale).

Son business déboucha en 2004 en Inde sur la connaissance des malheurs du peuple, notamment avec le sida. Sa biographie, sans langue de bois, comporte une analyse du système économique actuel. Les politiques et les financiers, surtout ceux sortant des grandes écoles, et les responsables religieux devraient le lire et l’écouter. Ce serait une bonne goutte d’eau pour changer le monde.

André, il était une foi… par Philippe Cenni

On m’avait prévenu : « Il est spécial… c’est un homme intéressant… mais spécial ».

En fait, chez cet homme, tout est spécial, son enfance, son parcours, son chemin de vie, son action, parfois ses analyses et ses certitudes… Mais je crois quand même que le terme « atypique » lui convient encore mieux.

Bien que ne possédant guère de points communs avec lui, étant même aux antipodes de son fonctionnement, j’ai collaboré très modestement à la réalisation de cet ouvrage.

Je l’ai vu, au fil des mois, se dévoiler petit à petit au fil des chapitres qu’il m’envoyait à corriger.

Il souhaitait qu’à un moment donné je me rende en Inde, auprès de lui, afin de  « m’imprégner » de son quotidien à Kavali.

Il m’a fait l’honneur de me réserver un espace dans cet ouvrage, me demandant de faire part de mon ressenti sur cette expérience indienne.

Je ne peux qu’être admiratif sur le parcours de cet homme hors du commun ayant décidé, un jour, de lâcher un monde dans lequel il ne se retrouvait plus pour aller « là-bas », aider ceux qui en ont le plus besoin.

En plein cœur de la misère la plus terrible qui soit, au milieu de ces malades du sida qui le regardent tel un « guru », un dieu, il multiplie les miracles quotidiens. André n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il reçoit le sourire de l’un de ses patients.

Enfin, j’ai été impressionné par sa culture. Autodidacte surdoué, il possède incontestablement une capacité d’apprendre au-dessus de la moyenne.

À Philippe,

Merci de m’avoir soutenu pour la réalisation de ce travail. Il en faut du courage pour accompagner le « pas facile » que je suis. Vous avez su le faire avec tact, professionnalisme, psychologie, et avec une dose de formation en amitié. N’est-ce pas ainsi que le monde devient un peu plus à visage humain par le partage ?

Merci Philippe de m’avoir supporté et porté dans ce projet.

André Mâge, le 19 février 2013

1. La vie et la mort : « un couple inséparable »

J’ai toujours pensé qu’écrire était une façon de soigner et d’entretenir l’ego. Socrate, Jésus et d’autres n’ont jamais écrit, ils ont vécu leur vie en actes et elle est devenue un témoignage, transcrit par d’autres.

J’ai 65 ans, un âge où l’on sait que le chemin devant soi n’est plus très long et que l’essentiel est derrière soi.

Je dois vous avouer que, même en écrivant, je vis cela comme un combat intérieur non résolu, une dualité. Soutenu par de nombreux amis, j’ai accepté, comme le dit René Char, « d’aller vers mon risque ».

Si je ne devais retenir qu’un seul élément m’ayant convaincu de transmettre mon parcours, c’est bien le sentiment profond d’avoir vécu un chemin d’exception.

Dans notre monde, tout oscille entre deux extrêmes, la vie et la mort, Éros et Thanatos. C’est l’idée de la mort qui nous fait remplir notre vie, en bien et en mal. Mourir est le but de toute vie, même si notre inconscient nous croit éternel.

Aucun scientifique n’a jamais pu expliquer d’où vient la vie et ce qui se passe après la mort. Nous nous trouvons face à notre mystère, d’exister et de mourir.

Nous n’avons pas souhaité vivre et venir au monde. En revanche, étant en vie, nous pouvons agir sur notre mort… et par conséquent sur notre vie.

C’est à nous, dès notre conception, d’intégrer nos héritages au mieux de nos intérêts pour une vie la meilleure possible.

Nous pouvons affirmer deux choses :

. Nous n’avons aucune prise sur notre venue au monde, sur notre héritage. Nous avons prise sur l’intégration de cet héritage, mais n’en possédons aucune sur le « comment ? », le « où ? », et le « avec quoi ? »

. Toute notre vie les instincts de vie et de mort vont se côtoyer, pour le meilleur et le pire. Le hasard, un mot auquel je ne crois pas du tout, a voulu que je sois né à Vesoul le 17 mai 1947. Jacques Brel chantait « T’a voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul… », Voulant dire « Il n’y a rien à voir et t’as voulu le voir, je t’ai fait voir tout ce que tu voulais voir, même où il n’y a rien à voir… »… ainsi peut-on résumer ce qu’est Vesoul !

Très tôt, j’ai quitté Vesoul pour ne jamais y revenir parce que cette campagne offrait peu de possibilités et d’espaces vitaux. Mais il fallait que je me sauve de ce lieu qui exprimait trop de souffrance vécue, pour survivre.

Je n’ai connu mon père qu’à travers l’alcoolisme qui marquera toute ma famille. Se construire relève d’un exploit, d’un défi.

Après ma sœur aînée de 2 ans, je fus suivi de 2 sœurs et de 2 frères.

Ma mère a conçu une demi-sœur, de 13 ans mon aînée, à l’âge de 18 ans, avant de connaître mon père. Elle mourra d’une fin tragique, dans un accident de voiture, à 25 ans, mère de 2 enfants. Ma mère ne se remettra jamais de cette mort tragique.

Mon papa, prénommé André, est né à Vesoul en 1918 dans une famille bourgeoise.

Lorsque j’essaie de mettre des raisons sur la coupure de mon père avec ses frères et sœurs, la première qui m’a été rapportée a été que mon père ait osé vivre, et plus tard se marier, avec la roturière qu’était ma maman aux yeux de sa famille. Jamais mon père ne nous a parlé de son enfance, de son contact avec sa fratrie. Avant de rencontrer ma mère, qui deviendra sa femme, il s’est engagé dans la marine 5 ans.

Il ne fait aucun doute que mon propre itinéraire, provient de cet engagement de mon père et de sa fierté à avoir autant voyagé.

Après le baccalauréat, il envisageait d’entrer au séminaire. Ce que, moi-même, j’ai également envisagé plus tard, tout comme j’ai aussi songé à intégrer l’armée. A 15 ans, j’ai choisi d’entrer à la SNCF, ce qui n’était pas si éloigné de l’armée. Un bateau, un train ou un avion sont toujours en errance, sans jamais se fixer. Ce sera un peu le fil rouge de ma vie, mais une errance que je saurai m’approprier pour en faire un peu de positif.

De mon enfance, mis à part quelques moments privilégiés que je conserve avec précaution, je ne garde de mon papa que l’image d’un homme rentrant tard, soul, repartant le matin et toujours absent du domicile. Il me reste surtout les images des disputes, des bagarres entre mon père et ma mère, les angoisses que je partageais le soir avec mes frères et sœurs.

Plus tard, il travailla dans une usine d’où il fut renvoyé pour des raisons liées à l’alcool. Puis il devint le « buandier » d’un hospice, chargé de laver le linge.

Ma maman est née en 1916 dans un petit village au nord de Strasbourg. Que voulait-elle chercher en renouvelant le traumatisme qu’elle avait vécu avec son propre père ? Vouloir le changer ? Vouloir se venger ?

Ma mère fut donc orpheline très jeune de sa maman à qui elle vouait un amour sans partage. Après sa mort, elle s’occupa de son papa et de ses frères et sœurs. Malgré son jeune âge, elle dut assumer les lourds travaux habituellement dévolus à la maman. En outre, son papa devenait de plus en plus dépendant de l’alcool et violent. Elle décida alors de quitter le foyer de se sauver alors qu’elle n’avait pas 18 ans. Elle devint ensuite une « bonne à tout faire », dans des maisons et des hôtels en Alsace. Un chemin de survie, fuir pour survivre, ce que, peut-être plus tard, je ferai aussi à ma façon.

Ma mère fut ensuite serveuse au « Café Restaurant des Deux Gares » à Vesoul. Dans cette brasserie de jeunes « dandies » elle rencontra mon père qui y avait établi son  « quartier général ». Un point commun les réunissait déjà, ils étaient dans la même situation, séparés et coupés de leur famille d’origine.

Mon père et ma mère vont ainsi s’aimer avec passion. Mon père alla à l’encontre des souhaits de toute sa famille qui lui avait « arrangé » un mariage avec une jeune femme de bonne famille mais qu’il quitta le lendemain de son mariage ! Cet « événement » entraîna toutefois une grande déception pour ma mère, très croyante, car celle-ci ne put se marier à l’église en raison de ce premier mariage.

Plus tard, le couple et l’enfant déménagèrent dans un logement 54 rue Jean-Jaurès. Là encore, quel signe pour moi qui serai un militant et un homme de gauche très jeune !

Cette adresse resta le lieu familial jusqu’à la mort de mon père en 1980.

Lorsque j’entends Hugues Auffray chanter Céline, je ne peux m’empêcher de verser une larme en pensant à ma sœur qui s’est tant donnée pour ses frères et sœurs et pour moi-même.

J’ai dû comme ainé remplacer le père défaillant, poussé par ma mère.

Pourquoi sommes-nous inégaux devant la vie ? Pourquoi, avec des conditions en apparence similaires, certains arrivent à s’en sortir plus ou moins bien et d’autres pas, voir ne s’en sortent pas du tout et sombrent ?

Je vais essayer d’y apporter mes réponses par le témoignage de ma vie, par ce que j’ai vécu, combattu, fait de mal, fait de bien, aimé, haï…. Avec ce petit espoir que cela puisse, quelles que soient les passages sombres que j’ai traversés, donner à certains l’espérance, la même espérance qui m’a toujours porté.

2.  La prime enfance

Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire d’enfant, je possède deux souvenirs marquants qui sont à la base de ce que je suis ou de ce que je ne suis pas.

. Je devais avoir 4 ans et fréquentait l’école maternelle. À l’époque je m’ennuyais déjà l’école. Je devais chercher ailleurs, il me fallait observer, regarder, étudier, voir comment faisaient les autres, non pas pour les copier, mais pour m’en démarquer et construire « ce moi de survie » qui me serait nécessaire, voire vitale.

En raison de mon milieu familial, c’était aussi un refus de me « fondre » dans un système, ainsi qu’une volonté, un désir de créer mon propre système de vie.

Ce sens de l’observation « actif » s’est confirmé et s’est même renforcé par la psychanalyse que je vivrai plus tard. Cela m’a permis, toute ma vie, de faire des rencontres exceptionnelles et de développer une mémoire exceptionnelle.

Combien d’institutrices ont sauvé des vies sans le savoir ? Par un regard, un mot, un geste… qui n’existaient pas dans le milieu familial.

. Le 2e souvenir de ma prime enfance, beaucoup plus douloureux, a été amené à ma conscience par le travail en analyse. Il m’apparaît nécessaire de rappeler quelques bases de la construction de la psyché.

En quelques mots : nous vivons d’abord un état fusionnel mère/enfant, que nous  recherchons durant toute notre vie. Puis l’enfant doit y renoncer, il va alors traverser différentes phases, sexualité orale, anale, période de latence et sexualité génitale, le tout en mettant en place le complexe de castration qui viendra essayer de résoudre tout cela, le plus souvent avec beaucoup de dégâts.

Le garçon, comme la fille, doivent avoir une « image d’identification », il est impossible de se construire autrement. Ainsi, le garçon va s’identifier et vouloir prendre la place du père et se garder la mère pour lui seul. Et inversement pour la fille.

Mais, dans la majorité des cas, selon les désordres et les déséquilibres familiaux, ces identifications ne se passent pas aussi facilement.

Être adulte, c’est renoncer à tout cela. Pour y parvenir, un refoulement est nécessaire afin d’investir l’énergie intérieure vers la sexualité génitale, c’est-à-dire la reproduction. Être adulte serait dépasser ses désirs impossibles de l’enfance.

Durant toute ma vie, je n’ai jamais rencontré une seule personne ayant pu dépasser complètement et totalement les dilemmes de l’enfance.

Notre inconscient représente plus de 80 % de notre fonctionnement psychique et participe pourtant, à toutes les décisions que nous prenons. Si une partie de cet inconscient était ramenée à la conscience, nul doute que le monde pourrait changer dans le bon sens, mais nous en sommes loin.

Jamais l’homme ne pourra comprendre la femme, alors que la femme comprend beaucoup plus facilement de l’homme. C’est ce qui me fait dire que l’avenir de notre monde, si compromis, ne trouvera de vraies solutions que si la femme ose et accepte pleinement de s’engager, mais avec sa féminité, pas en copiant les erreurs et les drames de l’homme, ce qu’elle fait en grande partie actuellement.

Entre 3 et 5 ans, j’étais dans un centre de vacances de Vesoul. Je me vois dans l’un des bâtiments verts, probablement l’infirmerie, avec un docteur m’examinant sous toutes les coutures. Je ne comprenais pas. Puis il m’a pris ma tension. J’ai éprouvé une perte panique terrifiante avec l’air qui gonflait l’appareil. À 64 ans, je ne peux toujours pas voir un tensiomètre sans ressentir cette peur panique intérieure.

Ne comprenant pas les examens que je subissais, je me suis dit « tu as fait une faute », c’est ma mère qui m’offrira la faute que je cherchais.

Françoise Dolto, une grande pédopsychiatre, qui a créé Les Maisons Vertes disait, « Un enfant entend ce que pense un adulte. » Il ne faut rien cacher à un enfant et lui expliquer ce qu’il doit subir et qu’il ne peut pas comprendre.

Et vous, les médecins, qui lirez ces lignes, sachez que tout patient a besoin de vos explications pour ne pas replonger dans le drame de son enfance.

Avant d’entrer dans ce centre, je me trouvais en fusion avec ma mère. Lorsque je me suis trouvé confronté à ce médecin, il me fallait trouver des réponses afin de faire face à mon angoisse. Ma mère m’abandonnait elle-même, la réponse était simple, je voulais prendre la place de mon père. Je voulais n’avoir ma mère que pour moi, il fallait me punir et me construire autrement.

C’est à partir de cet épisode traumatisant que je me suis alors construit, dans un milieu familial totalement déstabilisé.

Le plus souvent et quasiment tous les jours, mon père rentrait ivre mort, perdant son travail, dilapidant son salaire en bouteilles de vin. Dans ces conditions, ma mère devait être à la fois le père et la mère et tout assumer, y compris les mois sans argent pour nous faire manger.

C’est ainsi que, très jeune, je fus en prise avec la paroisse du Sacré-Cœur de Vesoul. Ce sera ma planche de salut.

L’Eglise, la paroisse, furent donc mes sauveurs. Mais il me fallut des années pour déterminer ce qui était une compensation névrotique aux manques familiaux, puis ce qui se révéla petit à petit comme La Certitude Du Divin en moi.

Dans toutes les religions, et même si Le Père est en première place, la femme est toujours à ses côtés.

Rapidement, dès mes premières années, ma mère a projeté sur moi l’image idéalisée du père. Elle m’a attribué les valeurs de celui qui peut et fait tout. Elle jouait aussi de moi face à mon père, par provocation. Mais elle m’a fait endosser de lourdes responsabilités en me donnant des valeurs pour me permettre, la paroisse aidant, de me forger une capacité phénoménale à la résilience, à rebondir sur le malheur.

Dès mes premiers mois, sentant que je devais survivre, j’avais mis en place un instinct d’observation digne d’un 6e sens. Je suis allé capter chez mon père tout ce qu’il avait reçu d’éducation dans sa jeunesse, d’intelligence également, même s’il ne le livrait pas. Ainsi, pendant toute ma jeunesse et encore aujourd’hui, on m’a souvent pris pour un fils unique de bonne famille, très cultivé et voulant en « remontrer ».

Pour terminer ce chapitre après l’enfance, je vais laisser parler un sage. Mahatma Gandhi disait à propos de l’enfance : « En ce qui concerne la curiosité des enfants sur les faits de la vie, nous devrions les leur expliquer si nous en sommes capables, ou confesser notre ignorance dans le cas contraire. Nous ne devons jamais leur donner de faux prétextes. Ils savent plus de choses que nous l’imaginons. »

3.  Période de latence

C’est ainsi que les spécialistes appellent la période de l’enfance qui suit le refoulement du complexe d’Œdipe (entre 2 et 4 ans) et qui se poursuit jusqu’à la préadolescence (entre 12 et 14 ans). Ils considèrent que, durant cette période, rien de spécial ne se passe dans la construction de la psyché de l’enfant. Tout est mis en « latence » et l’enfant grandit surtout physiquement.

Je préfère utiliser l’expression « période de latence » car l’enfant se trouve en  dépendance totale par rapport au monde adulte qu’il va observer passivement ou activement.

J’ai tout fait pour que cette période constitue « une attente active, très active, en permanence », une période de très forte observation également.

A l’intérieur même de la famille, mis à part les drames, je n’ai rien vécu qui aurait servi à me construire plus tard. Je possède quelques rares souvenirs de joies.

C’est donc dans la rue que j’ai fait mon éducation. Il y a eu d’abord des copains proches du quartier, mais avec lesquels je n’étais pas à ma place. Il y eut ensuite la paroisse, puis tout ce que je suis allé chercher au gré de mes demandes et recherches intérieures.

Par instinct, mais certainement aussi en ayant « récupéré ou fantasmé » les origines de mon père, j’ai cherché très jeune, loin du quartier où je vivais, la compagnie de garçons, d’abord plus âgés que moi et de « bonne famille ». À 7 ans, je savais jouer aux échecs, à 10 ans, je faisais des parties de tarots, bien souvent avec des adultes.

Et puis, petit à petit, ma vie a tourné et s’est organisée autour de celle de la paroisse.

A cette époque, au début des années 50, la vie des paroisses était très forte, très riche : patronage, messe du jeudi pour les enfants, Ciné-Club, enfants de chœur, chorale, kermesse, mois de mai, mois de Marie… Ce qui, au départ, a été une compensation des manques et de la misère familiale, est devenu petit à petit une foi « enracinée » en moi qui ne me quittera jamais, même dans les moments de dérive.

J’ai vécu cette Grâce Immense d’être en présence de cette perception Divine dès mon jeune âge. Cette force Divine qui est bien loin et si près de moi m’a porté Toute ma vie.

C’est peut-être maintenant que je dois rendre hommage à cet abbé m’ayant accompagné toute mon enfance et qui, sans le savoir, a empêché que je sombre. Je n’hésite pas une seconde à affirmer que cet homme était un Saint.

4.  Scolarité

Si je suis si bien avec les pauvres et les miséreux, c’est parce que nous nous comprenons sans avoir besoin de nous parler.

Avec le recul, je pense pouvoir oser dire que j’étais d’une certaine façon « surdoué », comprenant trop et trop vite, en étant très souvent en décalage avec le monde extérieur.

L’anarchie familiale dans laquelle je vivais m’avait donc privé de tout point de repère et de structure. Il me fallait donc en chercher ailleurs et, en même temps, d’instinct, j’avais compris que toute organisation établie « enferme ». Je suis un vagabond de la vie cherchant des points de repère pour les dépasser. C’est aussi une chance inouïe qui m’a été donnée, la condition étant de bien « rebondir » en gérant au mieux cette dualité.

Très vite, je me suis ennuyé à l’école, n’y trouvant rien d’intéressant.

Freud disait « Les névrosés font en général de bons hommes d’affaires du fait de leur dualité ambivalente forte et prononcée ». Plus tard, je deviendrai un « homme d’affaires redoutable » tant par ma capacité de travail hors normes qu’en raison de mon aptitude à « sentir » où se trouve le bon chemin pour « réussir ». Heureusement, la plupart du temps, je sus m’en servir pour le bien de mon prochain.

A la fin de la 4e, fermement décidé à quitter l’école, j’ai passé plusieurs examens. Ayant été reçu à la SNCF, je n’ai pas hésité et, en 1963, à 16 ans, j’ai intégré la gare-école de Vesoul. Ainsi, j’allais fuir le milieu familial, l’école, faire une entrée symbolique dans le monde des adultes.

La vie à la maison devenait intenable : mon père était comme un « clochard ». Il me fallait fuir. J’ai vécu toute mon enfance, y compris ma scolarité, comme un combat permanent pour survivre, toujours à l’extérieur de la maison. Je ne peux donc quasiment rien dire de ce qu’ont pu vivre mes frères et sœurs, n’étant jamais avec eux.

Plus tard j’ai éprouvé le besoin et le désir de vouloir les aider, en étant présent, parfois même trop, auprès d’eux.

A partir de 17 ans, je me suis lancé à fond vers le militantisme chrétien, syndicaliste, politique, social et bien d’autres engagements encore.

De nombreux points de repère ont disparu, et « passages initiatiques », pour les enfants (patronages, colonies de vacances) et, pour l’adolescent, service militaire.

Comment, en Occident, dans ce matérialisme ambiant, nos enfants peuvent-ils mettre en place de vraies valeurs ? Les pays, comme l’Inde et d’autres, qui ont gardé des traditions, survivent encore. Combien de temps ? Quand on voit à quelle vitesse ces pays rejoignent la globalisation basée uniquement sur la consommation et le profit, il y a manière à se questionner et réagir en profondeur.

Nous avons le devoir de nous « indigner », encore plus celui d’agir et de réagir.

5.  Pré adolescence – adolescence – service militaire

Ces 3 étapes relèvent de passages obligés pour « plonger » dans le monde adulte.

Cette préadolescence a commencé à la naissance de mon dernier frère. J’avais 9 ans.

Peu de temps avant la fin de ma scolarité, vers 12 ou 13 ans, j’ai connu ce que j’ai pris pour une chance, en l’occurrence le plaisir de partir en vacances chez mon parrain. En effet, rien que le fait de pouvoir dire aux copains « je pars en vacances ! » avait un effet garanti ! J’ai très vite déchanté lorsque j’ai vu que mon parrain était le jardinier de la propriété. Mais, avec du recul, j’ai compris que grâce à ces vacances j’ai découvert les bienfaits de la campagne, moi qui venais de la ville (Vesoul !).

Dans son livre Le Complexe du Homard, Françoise Dolto nous explique comment le homard devient adulte : il se dissimule dans une grotte, perd sa première carapace, puis se met à nu. Il secrète ensuite une nouvelle carapace, c’est dire sa souffrance de créer ses nouvelles défenses. Il en est de même pour le jeune adolescent, qui doit aller rejoindre le monde des adultes. Il n’échappe pas à cette même souffrance.

Où en étais-je de ma construction ? Je ne pouvais m’identifier à mon père trop faible, donnant une image trop négative. Je ne pouvais pas non plus m’identifier à ma mère, au risque de perdre ma virilité et devenir une fille. J’ai donc fait ce que font beaucoup de personnes. J’ai effectué « une identification inversée ».

Ma mère représentant le pôle masculin dans sa manière de tout gérer, mon père étant absent de toute décision et effacé, j’ai considéré que l’homme était ma mère et que mon père était la partie féminine.

J’ai appris plus tard que je ne pouvais pas féconder, que j’étais stérile. En effet j’ai souffert d’une azoospermie (absence de spermatozoïdes) et, à 56 ans, j’ai été opéré d’un cancer de la prostate.

Deux raisons essentielles m’ont sauvé de l’alcoolisme : d’abord, j’avais inscrit en moi comme un tatouage indélébile « Tu ne seras jamais comme ton père. » Ensuite, la vision de toutes les situations dramatiques liées à l’alcool que j’ai vécues ont créé un rejet physique de ce produit.

J’en reviens à mon entrée dans la vie adulte et dans le monde du travail à la SNCF. Nous avons suivi des cours sur les règlements des chemins de fer. Immédiatement, j’ai éprouvé un très grand intérêt pour ces études. Mais tout aussi rapidement, j’ai commencé à m’ennuyer, ne comprenant pas pourquoi je devrais apprendre ces règlements. J’avais surtout découvert qu’ils étaient stupides, les technocrates ne faisant jamais simple lorsqu’ils pouvaient faire compliqué. Ici, comme souvent, j’ai compris que, lorsque je le voulais, j’étais doté de capacités supérieures à la moyenne, probablement le résultat de cet instinct de survie et peut-être un héritage paternel.

Durant toute cette période, mon père a poursuivi sa descente aux enfers. Combien de fois viendra-t-on me chercher pour séparer mon père et ma mère à la maison ou le ramener ivre-mort ? Et puis, son état empirant, il perdit son emploi, devenant quasiment clochard, vendant des journaux dans les rues de Vesoul, errant de bistrot en bistrot.

Une nuit, j’ai dû emmener mon père à l’hôpital. Ayant refusé de l’aider à descendre les escaliers étages, le chauffeur de taxi s’en est chargé. Juste remonté à la voiture, alors qu’il pouvait à peine parler, mon père m’a dit « pourquoi ne m’as-tu pas aidé ? ». Ces terribles paroles me marqueront toute ma vie car je les ai ressentis comme de véritables mots d’amour de mon papa. Dans ces mots, je comprenais qu’il me disait que je l’avais beaucoup aidé, qu’il m’avait fait beaucoup souffrir, qu’il m’aimait au point d’avoir souhaité que je l’aide. Je suis certain de l’amour que mon père m’apportait et qui me construit, tout comme je suis certain d’avoir aimé mon père.

Restant à l’affût de tout ce qui pouvait me construire, j’avais retenu que mon père était issu d’un milieu considéré comme bourgeois. J’ai donc entrepris de me structurer avec une famille que je n’ai jamais connue et que j’embellissais, à tort ou à raison.

Dans la gare de Lure et plus tard dans d’autres, j’ai appris et assuré tous les postes de travail (vente des billets, enregistrement des bagages, chargement et déchargement des wagons, étiquetage des colis, placement des wagons, taxation des marchandises,…)

Parmi les privilèges de la SNCF, il y eut les nombreux voyages gratuits que j’ai pu effectuer à travers la France et à l’étranger alors que je n’avais que 17 ans.

C’est dans le hall de la gare de Mulhouse que j’ai découvert mon amour pour les livres. À 65 ans, lire est pour moi un acte tout aussi vital que respirer. Je lis ainsi un à deux livres par semaine, j’ai puisé dans ces lectures le savoir et la connaissance qu’ont complété mes multiples voyages.

Après son hospitalisation en urgence, mon père est resté plusieurs jours entre la vie et la mort. Le miracle se produisit, il parvint à s’en sortir et quitta l’hôpital. Alors âgé de 50 ans, il ne but plus une seule goutte d’alcool jusqu’à sa mort, 12 ans plus tard.

La famille dut apprendre à vivre avec un père que nous n’avions pas connu, dans un équilibre nouveau.

Pendant toute mon existence, j’ai accompli des allers-retours entre chercher Dieu et le fuir, mais Ma recherche intérieure du Divin a toujours repris le dessus, étant certain, depuis mon enfance, que L’Amour Divin est une réalité en chacun de nous.

Durant cette période, je me suis intéressé au pèlerinage militaire de Lourdes. Je serai très présent, avec l’aumônier qui me mariera plus tard, tant dans son organisation que dans son animation à l’intérieur du régiment.

Lourdes a constitué le point de départ de ma vie d’adulte, de ce désir qui ne m’a jamais quitté de « chercher Dieu » et de celui, tout aussi important, de me battre contre toute forme d’inégalités.

Vers la fin de mon service militaire, j’ai essayé, autant que j’ai pu, d’aider mes frères et sœurs. Le mariage de ma sœur aînée a été l’une des plus belles fêtes de famille que j’ai vécue, une vraie réussite de partage et de bonheur, l’une des rares aussi…

Alors que je me préparais à rejoindre la vie civile, je rencontrais la femme de ma vie. Elle me permettra et souvent au prix de sa propre abnégation, de me construire et d’être.

Une autre vie, ma vie, allait commencer.

6.  Mariage – couple – régression – progression

À 65 ans, je suis convaincu qu’il n’est pas possible d’avancer seul, un « miroir » nous est nécessaire pour voir ce que nous sommes et ce que nous voulons entreprendre. Je venais souvent en permission dans ma future belle-famille qui habitait un petit village de la Haute Saône, j’ai vécu de très fort échange avec sa maman, son papa et sa famille.

Régine me donnait, m’a toujours donné, durant toute sa vie, une force qui m’a permis d’être ce que je suis.

Pourquoi ai-je toujours éprouvé une attirance et un goût pour le beau ? Je tentais de l’expliquer par la beauté de ma mère qui m’a marqué, puis de la femme en général.

J’ai réintégré la SNCF au milieu de l’année 1967. En quelques mois, j’ai passé tous les examens et fut reçu avec succès, au point que le chef de gare, qui avait gardé un mauvais souvenir de moi, me félicita et m’encouragea à persister dans la voie que je souhaitais, devenir instructeur à l’école de Mulhouse. Mais un inspecteur, qui avait en mémoire le « phénomène » que j’étais, mit son veto.

Mon passé m’a privé de toute chance d’avancer rapidement. C’est ainsi que le désir de m’exprimer par le travail allait se transformer en action syndicale. Je fus membre du comité d’établissement et devint rapidement un adversaire redouté des supérieurs hiérarchiques.

J’ai pu croiser des hommes remarquables dans leur lutte désintéressée, je pense en particulier à René Tresh, permanent syndical de la CFDT, et à Jean Kaspar, responsable national de la CFDT des Mines de potasse, qui deviendra un haut dirigeant régional.

Dès juin 1968, je suis devenu acteur de la vie politique et syndicale. Très jeune, je fus membre du PSU, qui lança l’autogestion. Plus tard, j’ai intégré ce qui deviendra le PS. J’ai travaillé avec Chevènement, le sherpa de François Mitterrand.

Si je devais résumer en quelques mots ce qu’a été Régine, je dirais « travail, force, abnégation, courage, renoncement et don de soi ».

Je lui ai fait vivre des choses difficiles, lourdes. Elle sera pourtant toujours présente, pour le meilleur comme pour le pire.

En 1971, 4 ans après notre mariage, j’ai quitté la SNCF.

Je suis resté un an chez Sandoz, laboratoire situé près de Bâle, avec l’idée de passer le même examen que mon ami Gérard. Mais cet examen fut supprimé.

J’ai décidé de chercher un emploi dans le transport international, métier que je n’ai plus quitté jusqu’à ma sortie définitive du « système » en 1999.

Je devins responsable d’un petit service et, rapidement agent commercial. Alors que je n’avais que 25 ans, j’ai commencé à vivre une fuite en avant dans une « hyperactivité professionnelle », ainsi qu’une vie nocturne et une quête de la femme.

J’ai compris plus tard que c’était les conséquences d’un déséquilibre important du couple. Ce déséquilibre me ramenant à mes propres névroses, il me fallut plus de 20 ans pour le comprendre. Ces fuites en avant, extrêmes, allaient m’amener, vers la fin des années 1970, au bord de la rupture avec moi-même.

Un an après mon entrée dans cette société de transport, le vice-directeur quitta son emploi pour créer sa propre structure. Il me demanda de mettre en place un service spécialisé dans les échanges franco-suisses. Je saisis cette chance. Peu de temps après, il se brouilla avec les autres actionnaires et décida de fonder sa propre société, persuadé que j’allais le suivre. Ce que je ne fis pas ! Possédant ma propre clientèle et un certain pouvoir dans les structures de l’entreprise, je fus le directeur de cette société pendant plus de 10 ans. De 4 employés au départ, l’effectif grimpera jusqu’à plus de 30 à mon départ. En quelque sorte, j’avais « tué » le père en quittant cet homme qui m’avait fait. Le transport et la logistique internationale seront mon quotidien durant plus de 30 ans.

À vivre, cela a été un travail merveilleux, formidable, riche, car nous touchions à tous les secteurs de l’économie. Je me montrais hyper doué dans le domaine commercial.

En parallèle, j’ai continué à militer syndicalement et politiquement.

Entre 1972 et 1977, j’ai connu une régression progressive. Tout en progressant sur le plan professionnel, j’étais confronté à une plongée sordide et morbide. Il me suffit de dire que la vie du couple m’avait amené à compenser par une fuite dans le travail, le sexe, l’alcool et le tabac.

Le plus difficile est d’en sortir. J’ai eu cette chance.

Et ma vie de couple ? J’étais souvent absent professionnellement, ou en raison de mes engagements politiques ou syndicaux. Malgré cela, j’ai vécu de nombreuses choses avec Régine. Je pense avoir essayé de donner le meilleur de moi-même pour « réussir » le couple, sans y être parvenu.

C’est dans le cadre de ses responsabilités extérieures que j’ai croisé le chemin de Paul Smigielski, mon 2e grand ami. Il n’y en aura plus jamais d’autre.

Paul représentait un exemple, mais aussi, il était à l’opposé de moi. J’avais perçu qu’il avait connu une enfance difficile marquée par le malheur et le drame. J’avais été très impressionné par son parcours : il avait terminé ses études par un CAP d’ajusteur en 1955, à 18 ans. Plus tard, il avait repris des études pour devenir ingénieur de l’Ecole  d’Optique de Paris, puis docteur ès sciences à l’Université de Besançon. il fut aussi professeur à l’Université de Strasbourg et à l’étranger. Il dirigea également un laboratoire de recherche d’optique. Aujourd’hui encore, il est réputé dans le domaine du laser, de l’optique et de l’holographie.

J’ai continué à couper les ponts morbides me rattachant à ma famille, un passage nécessaire qui m’a permis plus tarder très proche de ma fratrie.

Les pathologies de Régine et moi, qui se complétaient, sont devenues des empêchements à progresser ensemble. Inconsciemment, j’ai choisi le chemin d’une fuite en avant par le travail et une recherche effrénée de la femme.

Je fus sauvé grâce à une prise de conscience amenée par l’arrivée « magique » dans notre foyer de mes deux enfants, Grégory Stéphanie, en 1976 et 1977.

7.  Mes enfants : « un chemin d’amour

Un spécialiste nous explique que, dans 50 % des cas, il existe un problème de fécondation d’un côté, on en retrouve un de l’autre.

La vie allait me donner l’immense joie d’adopter deux enfants qui avaient été abandonnés sous « X » à leur naissance.

Avec le recul, je pense et je me dis : « Qui peut mieux être mieux placé pour adopter un enfant que celui qui a vécu le traumatisme de l’abandon et ses conséquences ? »

Grégory est né en 1975 et nous est arrivé en mars 1976, quasiment en même temps que je cessais l’alcool, me mettait au sport et revoyait complètement ma façon de vivre.

Grégory, tu m’as donné de nombreuses leçons de vie, le plus souvent en gardant tout pour toi, les délivrant avec quelques mots simples le moment voulu. Avec ta sœur Stéphanie, vous témoignez d’un amour infini en participant pleinement à mon engagement en Inde.

Je ne peux laisser sous silence l’admiration que j’ai pour toi d’avoir accompagné ta maman sur le long chemin de son calvaire. Très tôt, elle a été touchée par un cancer du sein et, 10 ans après, elle a vécu le martyre d’un cancer de l’estomac. Son chemin de croix allait durer plus de 2 ans, dans des conditions inimaginables. Il n’y eut pas une journée, pas une minute ou tu n’aies pas été présent auprès de ta maman, au point que je me faisais du souci pour toi. Merci à toi, Régine, de nous avoir permis de nous aimer mieux et plus, merci à toi, mon fils, de m’avoir donné une très grande leçon de vie et de courage.

Ah, ma Stéphanie… tu as 36 ans aujourd’hui et je ne peux penser à toi sans un grand sourire intérieur en revisitant tout ce que nous avons vécu.

Tu es née en 1976 et tu nous as retrouvés en mai 1977 pour compléter notre famille.

A plus de 10 ans tu me fais cette remarque qui me marqua fortement : « Tu sais papa, je suis comme une noix de coco ! Je suis blanche à l’intérieur et noire à l’extérieur… » Tu venais de tout dire de tes conflits à gérer.

Chaque moment libre dans mon programme chargé vous était consacré.

Toi, comme ton frère, vous êtes en phase avec mon engagement en Inde. C’est une réelle grâce de Dieu. Un autre cadeau du ciel est de constater combien vous vous aimez entre frères et sœurs.

Je ne dirai jamais assez que, sans vous, je ne serais pas.

8. La psychanalyse : « opération à cœur ouvert sans anesthésie »

Au chapitre 5, je vous signalais que le couple était arrivé à un stade où la complémentarité était devenue une pathologie. Depuis plusieurs années, je pratiquais une fuite en avant, dans tous les domaines, pour ne pas voir ce que nous étions devenus.

Fin 1975, j’ai touché « le fond de la piscine » : hyperactivité dans mon travail, prise de poids de plus de 15 kg, 3 paquets de cigarettes par jour, les sorties, l’alcool, le sexe…

Avant que Grégory ne rejoigne notre foyer, j’ai changé. La venue de cet enfant m’obligeait à devenir et à vouloir être un adulte, un futur père.

Il fallait « autre chose » à la venue de mes deux enfants pour « me sauver ».

En 1977, une amie me lança un jour : « André, tes problèmes sont nerveux, tu n’as rien ! Va voir ce psychiatre/neurologue, il s’est occupé de notre fils, il est super ! »

Fin 1977, je me suis ainsi retrouvé en face de la personne qui allait m’écouter durant 20 ans, 2 fois par semaine, en manquant rarement une séance.

Après quelques séances, j’ai décidé d’arrêter, ne voyant pas l’intérêt de venir m’allonger pour apprendre à décontracter mon corps.

Pourquoi ai-je continué durant un an à effectuer des exercices de décontraction qu’il m’avait enseignés ? Puis, un jour, après avoir fait ses exercices, je compris que je pouvais stopper les douleurs ou les palpitations, que je pouvais contrôler mon corps, respirer et contrôler la respiration.

Ce contrôle sur mon corps par l’esprit me permit de retrouver un corps en santé. Je repense à ce médecin qui m’a guéri de l’alcool.

Schopenhauer a dit : « Toute vérité franchit 3 étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ».

Riche, heureux, fier de mon expérience, persuadé que j’avais tout compris et que tout allait bien, j’ai éprouvé le besoin de dire cela au « psy » que j’avais vu un an auparavant.

C’est ainsi que, durant 20 ans, j’ai vécu « cette opération à cœur ouvert sans anesthésie », sans laquelle je ne serais certainement plus en vie.

Je dirais qu’il a été l’accompagnateur avisé dont j’avais besoin.

D’emblée, je fus convaincu qu’un traumatisme primaire était inscrit au fer rouge au fond de moi et que je devais le trouver pour être délivré, devenir normal, vivre un peu heureux et accepter la vie telle qu’elle est… Il me faudra ces 20 ans de travail pour mettre en lumière les refoulements et les regarder, apprendre que l’on n’élimine rien. On met « au jour » et on regarde, mais cela change tout, car sachant et acceptant de les regarder, il est alors possible de vivre avec.

La psychanalyse est une thérapie. Elle ne s’adapte qu’à des situations bien précises.

Au cours de ces 20 temps d’analyse, j’ai dû décrypter les drames sous l’angle analytique, lecture souvent très douloureuse.

C’est ainsi qu’en 1980, après seulement 2 ans de « divan », mon père nous a quitté à l’âge de 62 ans des suites d’un cancer.

En 1986, ce fut le suicide de ma sœur Brigitte, puis en 1987 celui de mon frère cadet.

Il m’a fallu 20 ans pour aller voir et déloger au fond de moi la culpabilité à vouloir prendre la place de mon père, l’amour incestueux coupable et refoulé que je portais à ma mère, le désir d’être le meilleur et le premier pour gagner les faveurs de la mère, le mécanisme d’inversion identitaire que j’ai érigée en mécanisme de défense pour fuir la culpabilité de cette situation. Ayant « intériorisé » ma mère, je m’en emparais à jamais, restant définitivement dans la situation que je voulais fuir pour ne pas assumer mes désirs coupables. J’avais créé le compromis névrotique qui allait définitivement m’enfermer dans l’impossible désir.

J’affirme que la majorité des compromis que nous réalisons au cours de notre vie sont quasiment tous de l’ordre du compromis névrotique, visant à satisfaire deux positions qui s’opposent, à commencer par la pulsion de vie et la pulsion de mort.

La vie est merveilleuse avec la certitude que nous pouvons toujours faire mieux et plus pour sublimer notre ego, en le mettant « au jour » pour travailler à le dépasser et découvrir les richesses insoupçonnées que ce chemin de recherche va nous ouvrir.

9.1978/1996 : de l’essai du couple à la séparation

Depuis la fin des années 70 jusqu’à 1980, j’ai tout fait pour construire et reconstruire mon couple, sans parvenir pourtant à éviter la séparation et le divorce en 1989.

J’ai toujours rejeté sur ma partenaire les raisons de mes échecs alors qu’ils sont d’abord à chercher en moi. Il m’a fallu plus de 3 ans pour découvrir qu’au centre de ma dépression se trouvait un couple à la dérive.

Cet énorme travail sur moi-même, dans tous les domaines, a creusé un fossé entre Régine et moi.

Toujours est-il qu’un jour, Régine eut connaissance d’une de mes liaisons. Cet événement a entraîné la rupture définitive, que j’ai gérée avec une certaine détente, alors que Régine, l’a vécue comme un véritable calvaire dont je porte encore aujourd’hui une lourde charge de culpabilité.

A partir de là, le processus de séparation est allé très vite.

Le lendemain de l’élection de François Mitterrand en 1981, j’ai rendu ma carte du parti, me promettant de ne plus jamais faire de politique. Ce que je venais de vivre pendant cette campagne m’étais apparu tellement démagogique et pathologique que j’ai perdu confiance en tout homme politique.

Durant les années suivantes, j’ai consacré toute mon énergie à mon travail.

Après la séparation et le divorce avec Régine, j’ai vécu seul durant 5 ans. Ce passage m’a permis de redécouvrir mon goût pour le « beau ».

J’ai vécu également différentes liaisons amoureuses.

Peu de temps avant de quitter la Suisse pour la France, en 1993, j’ai eu la chance de rencontrer Catherine. Nous avons décidé de vivre ensemble en 1995.

En 1996, j’ai tourné la page de 49 années de vie pour partir sous d’autres horizons, afin de vivre de nouvelles expériences enrichissantes que j’allais partager avec Catherine.

10.  De Suisse en Inde en passant par la France

C’est en 1992 que j’ai cédé mon entreprise de transport d’environ 20 employés à un groupe hollandais qui avait acheté aussi deux entreprises en Suisse.

Ainsi, après la vente de ma société, je me suis retrouvé à la tête de ce groupe représentant environ 100 personnes installé à Bâle.

Plus tard, cette vente ne permettra d’entreprendre essentiellement en Inde où je me trouve aujourd’hui.

Pour avoir approché de près les cadres des plus grands groupes, j’affirme que les disparités des salaires « d’en haut », par rapport au salaire « d’en bas », représentent tout simplement un crime contre l’humanité !

La rencontre de l’artiste, de l’intellectuelle, avec le cartésien que je suis a donné et donne encore des merveilles et des fruits savoureux. Elle me fait partager ce ciel bleu que je ne verrais pas sans elle. Inversement, je passe mon temps à déblayer tous ces nuages noirs qui passent, lui permettant de bénéficier d’un peu plus de lumière pour continuer son art.

Fin 1995, j’ai signalé au « patron » que je considérais ma mission accomplie. Peu de temps après, il me proposa de prendre la direction d’un groupe dans le Nord de la France, d’environ 350 personnes. Ce fut probablement mon expérience professionnelle la plus ardue et la plus riche.

En 1989, j’avais ouvert ma société en Suisse avec l’appui d’une firme française comme partenaire, celle justement que ce patron hollandais me demandait de diriger. Aucune restructuration sérieuse n’ayant été faite, le « bateau » avait pris l’eau de toutes parts.

Le patron accepta mon engagement avec une sortie prévue fin 1999 et une option de pouvoir rester.

Durant 6 mois, j’ai observé et étudié. J’ai appliqué les mêmes mesures que j’avais mises en place en petite entreprise, un contact étroit avec l’ensemble de la société, une visite journalière de tous les services, repérant les points forts et points faibles.

Puis, j’ai proposé un plan à la direction hollandaise, qui me demanda d’abord combien de temps ne faudrait pour fermer et le coût. Je leur ai signifié que je n’étais pas l’homme de la situation, assurant qu’une solution était possible en se séparant d’une partie d’un encadrement surpayé et non productif. La condition était de faire cela dans les règles en ne lésant personne. Ainsi, durant une année, je me suis séparé d’environ 40 personnes. Cette démarche a été très lourde. Mais tous les départs se sont réglés à l’amiable.

Cette restructuration, accompagnée d’une relance de la production et d’autres mesures, a permis au groupe, 2 ans plus tard, de renouer avec les bénéfices.

Même si cette expérience était rude, elle m’a appris beaucoup dans tous les domaines. Le « système » ne poursuit qu’un seul objectif, le résultat financier : je ne pouvais plus adhérer à cette idéologie du résultat. Cela m’a poussé à tourner définitivement le dos à l’engagement d’entreprises.

Ainsi, fin 1999, je suis sorti définitivement du « système ». J’avais 52 ans, aucune retraite.

C’est à cette époque que « le rappel » de Dieu s’est fait entendre en moi. En 1996, j’ai passé mon premier séjour en monastère, suivi de beaucoup d’autres.

Grâce au vécu de cette traversée professionnelle très riche, je sais aujourd’hui que c’est Le Divin qui agissait en moi. Il me préparait à autre chose, à le rejoindre.

C’est aussi à cette époque que j’eus un déplacement professionnel dans le sud de l’Inde et ce sera « LE CHOC DE MA VIE ».

Toutes ces décisions ont été arrêtées, prises avec Catherine qui y adhérait. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés en Aveyron fin 1999, dans cette ferme que nous avions achetée. Durant plus de 10 ans, elle a été un endroit merveilleux et magique de rencontres et d’échanges. Nous avons vendu cette propriété en 2011 afin de faire face à nos engagements en Inde, sans regrets.

Nous avons acquis une PME en 2000, avant de la céder en 2003, non sans avoir construit une usine neuve, doublé le personnel et produit des meringues pour l’ensemble de la France (80 % du marché).

Le produit de la vente de l’entreprise allait nous permettre de partager à l’autre bout du monde avec ceux qui vivent dans la misère.

Avant notre départ en Inde, j’ai dû affronter une nouvelle épreuve : le cancer. J’ai géré mon corps, ses dégâts, comme pour une société, cherchant la meilleure solution.

Je peux vous dire que le cancer possède sa raison d’être et joue un rôle certain dans notre histoire.

Laquelle ? Ce serait l’objet d’un autre livre.

11.  L’appel de l’Inde

L’homme qui va nous aider avec sa femme

En décembre 2004, un Français arriva à Kavali. Il eut un problème avec son chauffeur de taxi et fit appel à un habitant de l’endroit.

Le Français s’appelle André Mâge, sa femme Catherine, et l’habitant Sambu.

Depuis ce jour-là, je connais l’action d’André sur le plan social. Venu donner un coup de main aux victimes du tsunami dans la région de Kavali, il rencontra des cas de sida, et se pencha sur le problème…

Le 3 novembre 2006, il démarra avec moi HELP India Trust à Kavali, je voyais aussi sa démarche spirituelle.

J’ai vu plusieurs André :

Un André administrateur

Un André spirituel

Un André travailleur social

Un André conseiller

Un André soignant.

Il peut aborder n’importe quel sujet et pour finir ce sera la réussite en tout.

André et Catherine travaillent avec engagement et Amour, j’aime travailler avec eux.

Vous tous priez que Dieu le bénisse

Et soutienne leur travail

Sambu

« Le secret de l’Inde, c’est l’appel au dedans, l’ouverture au dedans, toujours plus au dedans ; non, l’enseignement de quoique ce soit de nouveau, mais l’éveil à ce qui EST, au sein du fonds ».

Henri le Saux – moine bénédictin de l’abbaye du Kergonan, qui vécut en Inde de 1948 à sa mort en 1973.

 En 1997, j’étais responsable d’entreprise à Lille et dus m’occuper d’un dossier avec l’Inde. Autant j’avais une approche un intérêt pour la culture chinoise, autant je ne connaissais pas l’Inde.

La psychanalyse touchait à sa fin. Je venais de changer de pays et je me posais des questions existentielles, y compris sur le plan professionnel.

L’Inde allait devenir « la terre » m’appelant pour me permettre de « vivifier » mes besoins spirituels nombreux.

Il est coutumier de dire que l’Inde « vous prend » ou « que vous la rejetez », ce pays ne connaît pas de demi-mesures.

J’ai été « happé » par l’Inde dès mon arrivée à l’aéroport. Le religieux est dans la vie, la vie est dans le religieux, à l’inverse de notre culture où il y a le religieux puis la vie.

L’accueil des Indiens fut aussi une merveilleuse découverte, alors que j’évoluais dans un monde qui ne savait déjà plus prendre le temps de regarder son voisin, de communiquer avec ses proches. Les Indiens montraient des attentions que nous n’avions plus depuis des années, le sens de l’hospitalité, le plaisir du partage, celui de faire découvrir, de donner, de se donner à la personne que l’on reçoit.

Très rapidement, j’ai pris conscience que l’Inde était le pays des contrastes les plus extrêmes, avec le faste qui côtoie la misère la plus profonde, mais aussi l’amour spontané qui peut rapidement se transformer en horreur.

Lors de la traversée d’un bidonville, mon attention fut captée par ses nombreux enfants jouant devant les masures. Ils possédaient tout un point commun, un sourire radieux inondant et éclairant leurs visages, des sourires que je ne voyais plus depuis longtemps en France.

Ce que j’avais vécu en 2 jours à peine et que je vivrai durant ces 10 jours passés en Inde, allait me marquer à vie.

Je pense qu’il n’existe pas, au monde, une seule culture donnant autant à voir et à saisir la dualité de la vie.

Affronter le climat de l’Inde fait partie du dépouillement et du renoncement. Il n’y a pas à se forcer, il n’y a pas d’autre choix que de le subir.

15 ans après, je réalise que l’Inde m’a probablement attiré grâce à cette obligation de tout remettre en cause si on veut y vivre.

Catherine fut « absorbée » par mon enthousiasme. Deux ans plus tard, nous avons embarqué pour un voyage de plus d’un mois à travers l’Inde. Elle se trouva « happée » par la même attirance que moi pour cette culture, ses contrastes qui nous séduisaient.

Sur le plan de la recherche spirituelle, j’ai poursuivi une intense réflexion. Je me suis inscrit pour deux ans à l’Université Catholique de Toulouse pour recevoir une formation théologique, biblique et philosophique.

Après deux ans, j’ai décidé d’arrêter. Mon désir du terrain, du vrai, de la réalité concrète, reprenait le dessus. Que devais-je faire de ma vie pour continuer ?

A cette époque, un ami m’a dit « Tu devrais lire ce livre écrit par Marie-Madeleine Davy sur la vie d’un père bénédictin français, parti en Inde vivre sa foi vers la fin des années 1940, Le Passeur d’entre deux rives »

Sa vie représentait non seulement un message prophétique, mais un appel à le suivre. De la fin des années 1990 à ce jour, je n’ai eu de cesse de vivre « sur les pas d’Henri Le Saux ».

En 2004, en accord avec ma femme, nous décidâmes de partir en Inde sur les pas de ce bénédictin, racheter une entreprise de textile dans le sud, en milieu très pauvre, donner des salaires et des conditions sociales décentes aux 20 employés.

Le 26 décembre 2004, je me suis retrouvé « sur le terrain » avec des amis indiens, pour apporter les premiers secours aux sinistrés du tsunami.

Que retenir d’un tel vécu, d’une telle expérience ?

La disproportion entre la réalité et l’information a été démesurée. La démagogie des interventions de ces « humanitaires professionnels » m’a décidé, après 15 jours, de me retirer et d’arrêter d’aider. Toutes ces organisations se marchaient sur les pieds, faisant tout et n’importe quoi.

Quelques exemples pour appuyer mes propos : la population avait besoin de tout… sauf de vêtements inappropriés ! Et pourtant, des camions arrivaient chargés de vêtements qu’ils déversaient à terre en rase campagne.

Je suis remonté à Kavali dans une région pauvre où le tsunami avait fait des dégâts mais où l’aide extérieure était absente. Mon épouse me rejoignit en janvier 2005, après avoir collecté une enveloppe de 15 000 € qui nous a permis d’apporter une première aide aux pêcheurs de la région dont personne ne se préoccupait.

C’est ainsi que j’ai découvert l’ampleur dramatique du VIH et du Sida en Inde. Il fallait faire quelque chose pour ce peuple si gravement touché par ce fléau qui est, de nos jours, dans un déni total, tant par les instances nationales indiennes que par les organisations internationales.

C’est ainsi que nous avons ouvert notre premier dispensaire à Kavali, qui devint rapidement un hôpital, puis un atelier. Les femmes touchées par le virus revivent grâce à une thérapie par le travail. Suivront un 2e hôpital à Kandukur et un programme pour des enfants touchés par le virus. En 2013, plus de 1000 personnes dépendent de notre travail social, effectué avec l’appui d’un staff rémunéré de plus de 30 personnes.

De 1997 à 2004, j’ai d’abord vécu l’Inde par intermittence, puis à partir de 2004 l’Inde est devenue « ma terre, ma culture d’accueil ». Nous sommes en 2012, cela fait plus de 15 ans que ma vie est liée à l’Inde et à la misère. Comment pourrais-je raconter en quelques lignes ces 8 années de travail social de terrain dans la misère.

Je vous renvoie à Regards sur le Sida en Inde que Catherine, Helen Giovanello, journaliste-photographe, et moi-même avons écrit en 2009 avec Sambu. Il a été préfacé par Dominique Lapierre, le journaliste reporter auteur de La Cité de la joie (cf. résumé n° 763), un homme qui a consacré sa vie à la cause des populations délaissées en Inde vers Calcutta, avec mon ami frère Gaston.

Sambu, mon frère, est un vrai saint. Âgé de plus de 50 ans, d’une caste respectée, il donne sa vie depuis 30 ans pour ses frères et sœurs, d’abord en luttant contre la lèpre, puis la tuberculose et maintenant, depuis 10 ans, contre le Sida. Il me montre sans cesse le chemin du don de soi pour les autres.

Jamais je ne saurai combien tu as compté dans mon chemin de vie.

Il me faut penser à préparer ma succession.

Au sommet de la montagne, il n’y a plus de chemin, chacun doit trouver sa voie. J’en suis-là, je m’emploie à monter, à grimper la montagne alors qu’il n’y a plus de chemin.

Je ne peux terminer cet ouvrage sans aborder de sujets essentiels, qui se complètent ou se contredisent. : La politique et la religion.

12.  La politique

Gandhi nous dit que la recherche de La Vérité, du Dieu qu’il cherche, est étroitement liée à l’action, à son action politique et vice versa.

Entre la certitude de Dieu et l’action, un autre mécanisme est nécessaire du moins en ce qui me concerne : une révolte intérieure contre toute forme d’injustice.

Toutes les civilisations sont confrontées à la distinction entre pouvoir politique et pouvoir religieux, l’un servant le plus souvent de prétexte à l’autre et inversement.

Jamais Jésus ne fera de politique et, pourtant, sa vie est un acte politique permanent. Son énergie au service des pauvres, ses « révoltes » face à sa propre religion, montrent un homme constamment en prise envers son prochain, mais toujours en relation avec le Divin. N’y a-t-il pas quelque chose de similaire dans le chemin de Gandhi ? Il va amener son peuple à l’indépendance par une action politique constante, une foi en Dieu inébranlable, il a toujours refusé les honneurs et le pouvoir politique. Jésus et Gandhi seront assassinés, comme beaucoup d’autres qui suivent ce chemin.

A plus de 60 ans, lorsque je regarde ma vie, je peux voir que tout possède sa raison d’être.

Dans les pages qui précèdent, j’ai abordé mon chemin d’engagé et de militant, plus de 15 ans. En 1981, j’ai renoncé, j’ai abandonné, pourquoi ?

J’avais compris que les structures politiques, syndicales servaient surtout les intérêts personnels de ceux qui s’engageaient sur ce terrain. En 15 ans de vie politique, je n’ai jamais revendiqué un seul titre, un seulement mandat.

En politique, la personne qui s’engage ne prend aucun risque, bien au contraire. Elle vit avec l’argent de ceux qu’elle prétend défendre.

Comment parler de démocratie lorsqu’on sait qu’un président de la République est élu au suffrage universel mais avec 25 % au maximum de l’ensemble des électeurs ?

La situation est dramatique. Jamais il n’y dans le monde autant de situations conflictuelles graves et dangereuses. Les médicaments existent mais uniquement pour ceux qui ont les moyens de se les offrir.

Pour répondre à toutes ces questions et chercher l’amorce de solution, on peut commencer par rêver. Il faut savoir que 20 % des habitants de notre planète, dont nous faisons partie, nous les riches pays occidentaux, consomment 80 % des richesses, laissant les restes à nos frères et sœurs, soit 80 % de la population mondiale ! Et si, demain, nous donnions et partagions un peu de notre « trop » ?

En 1981, j’ai quitté la politique, désabusé de ce terrain d’action, choisissant d’entrer dans le système économique. En 1999, âgé de 52 ans, j’ai décidé de quitter « Le Système », devenu une « machine à exploiter » l’homme dans le seul but d’amasser des profits.

Puisque nous vivons la mondialisation, alors pourquoi ne pas mondialiser l’amour, globaliser les ressources humaines pour que tous puissent en profiter ?

Nous devons sortir de notre défaitisme, de notre léthargie et bouger. Nous devons militer pour « l’internationalisation de l’amour. C’est la seule parade possible au drame planétaire.

Ce que nous faisons en Inde, ce que nous vivons et que nous avons l’immense joie de partager avec de nombreuses personnes, est un acte politique.

« Il faut croire à l’utopie de l’idéal à atteindre ».

13.  Le chemin spirituel, le cœur de la vie

Je peux dire que toute ma vie, depuis l’enfance, j’ai été porté par une croyance que, derrière « la mort », se trouve L’Amour, Le Divin Amour. Je me devais de Le préparer durant ma vie terrestre, agir, m’engager pour me préparer à vivre l’Amour Divin Eternel auquel nous sommes tous appelés.

C’est comme rejoindre le sommet de la montagne, plus on monte et plus c’est risqué. Lorsqu’on arrive au sommet, on oublie les souffrances pour ne plus retenir que la beauté du spectacle et la joie d’avoir atteint le but.

Un Chemin Spirituel, c’est à la fois une Recherche permanente et une mise en acte dans les choix quotidiens de la vie.

J’ai suivi une psychanalyse durant de longues années pour épurer la construction psychique interne que je m’étais fabriquée. Chaque homme devrait revoir sa construction interne s’il veut « dépasser » et construire à son tour.

Ma vie, depuis mon enfance, a été parsemée de « guides merveilleux de sagesse et d’amour ». Sans eux, je ne serais pas.

Dès mon plus jeune âge, alors que l’église était pour moi une thérapie humaine de survie, j’ai éprouvé la certitude que Jésus était L’Homme à suivre. À tous ceux qui doutent, j’ai envie de dire « Essayer, suivez le, faites comme Lui ! »

Beaucoup plus tard, j’ai eu la grâce de rencontrer celui qui deviendra mon grand frère, Gaston Dayanand qui donne sa vie pour les pauvres en Inde et a écrit Les Racines des palétuviers : (cf. résumé n° 740).

Je remercie Gaston de m’avoir enseigné que « le travail social », « l’action vers et pour les autres » sont LA prière.

À la Pierre Qui Vire j’ai fait la connaissance de frère Patrick qui m’a livré cette phrase de Marie-Noëlle :

« La foi est une perte de connaissance pour une renaissance dans un abîme ».

Le Passeur d’entre deux rives de Marie-Madeleine Davy raconte le chemin spirituel Du père Henri Le Saux. Il a abordé l’Inde et l’hindouisme sans « « intellectualisme » mais « en action ». Sa vie est une action de méditation et de prière. Aujourd’hui il est défini comme un précurseur du dialogue interreligieux Chrétiens/Hindouistes.

Sa rencontre avec le père Jules Monchanin lui a permis de plonger LA où il voulait.

« L’homme spirituel n’est pas autodidacte : il est Theodidacte. » Clément d’Alexandrie

Moi qui ai toujours voulu m’affirmer autodidacte, me voilà bien !

Épilogue : lettre à Rémi

Mon cher Rémi,

C’est un exercice pas facile que de t’écrire, tu n’as que 7 mois alors que j’ai 66 ans.

J’ai adopté ton papa alors qu’il était bébé. Ensuite, il m’a adopté.

Il va te falloir, il va nous falloir revoir le partage des richesses de notre planète. Tu dois, nous devons changer. J’ai passé ma vie à vouloir changer le monde en sachant que je ne changerai rien. Pourtant, il faut qu’il y ait des « fous » comme ton grand-papa pour rendre l’impossible possible et, heureusement, il y en a !

Je te souhaite d’adhérer à cela. Alors ta vie sera riche.

En 2012, la société occidentale vit une dépression collective grave. Sache en sortir. Le monde paraît laxiste, les gens anesthésiés, comme résignés.

Même si j’ai passé ma vie à vouloir construire, à me battre, à râler, je trouve le Mystère de la vie merveilleux.

La technologie, la science vont continuer à progresser, venant bouleverser tous les repères. C’est dans cette problématique complexe que tu vas devoir te construire et exister. D’un côté le monde où tu es né et qui est à bout de souffle, un individualisme duquel il faudra bien sortir d’une façon ou d’une autre. De l’autre, une projection vers l’avenir complexe si les pouvoirs ne sont pas retirés aux minorités politiques ou financières qui imposent leur conception pour les servir.

Retiens que, quoi que tu fasses dans la vie, « 90 % du succès sont dus à la préparation », que tu sois doué ou pas.

Quoi que tu décides de faire, il te faut « oser le risque », dans le cadre d’une bonne préparation. Il y a une règle d’or pour se décider, « si tu hésites, prend toujours le chemin plus difficile, c’est le bon ». Mais seulement lorsque tu hésites.

Oui, Rémi, ce sont des échecs qui enrichissent et nous permettent d’aller toujours plus loin et non pas les réussites.

Sache écouter « ta petite voix intérieure » comme le dit Gandhi.

Et puis, pour terminer, il va te falloir apprendre à aimer. C’est moins simple qu’il n’y paraît, c’est toute l’expérience de la vie. Et elle en vaut la peine.

« Aime ton prochain comme toi-même »

Bonne route et bons vents Rémi.

Mars 2013

Postface

Écrire la postface d’un livre jamais lu et d’un auteur à peine connu, c’est un difficile challenge. Mais je n’ai pas  hésité avec André.

Cet homme, qui est né pour changer les choses, vivre pour ne jamais pouvoir y réussir et mourra avant de comprendre que personne au monde ne peut changer le monde puisque ni Bouddha, ni le Christ, n’ont réussi et que Gandhi lui-même n’a pu convertir l’Inde malgré la puissance et la pertinence de sa doctrine… et de sa vie !

Et pourtant, depuis à peine une décennie que je le connais, je l’ai vu changer de vie, mais pas de visage ! La plus simple explication qui me vient est qu’il  a posé les fondements de son existence non sur ses idées, plutôt révolutionnaires, mais sur une idée de Dieu qui, peu à peu, est venu l’envahir et devenir une expérience du Divin.

Il trouve le moyen de s’engager à fond en faveur de ceux qui souffrent le plus, de vivre avec eux, et de consacrer pratiquement tout son temps et son argent à la mise en œuvre pratique et technique de la compassion qui jaillit son cœur.

Vivant depuis 40 ans en Inde et travailleur social depuis 50 ans, j’admire profondément non seulement l’action d’André, mais encore son enthousiasme, disons juvénile, et la fertilité pétulante de son imagination.

André, mon jeune frère, continue de tracer ton sillon, bien droit dans le sens des béatitudes, comme Jésus a su le tracer. Nous avons cette certitude, déjà soulevée par les grands mystiques hindous, que le Dieu Unique et nous, sommes Un, et que « celui qui soulage son frère, c’est moi-même qu’il soulage » comme l’a promis Jésus.

Qu’avons-nous besoin de plus pour continuer, malgré les sourires entendus… voire de mépris, la tâche confiée depuis notre naissance, pour que le monde devienne plus beau, et que la paix, « non pas celle du monde mais celle de Dieu », repose en tous, et en priorité chez les plus déshérités.

Au nom de mon peuple et de mes frères et sœurs indiens, je vous dis un immense   «Merci » à toi et ta femme qui ne faites qu’Un dans votre engagement si fécond.

 Gaston Dayanand          Kolkata, janvier 2013