Autodidacte et théodidacte sur les pas de Henri Le Saux

Lieu où les Pères J. Monchanin et H. Le Saux ont célébré leur première messe en 1950 : ce lieu se trouve à l’exterieur de Shantivanam, à KullitalaiTamil Nadu, dans le Sud de l’Inde.

J’ai 70 ans, j’ai commencé à suivre les traces d’Henri Le Saux au milieu des années 1990, il y a plus de 20 ans. Pourquoi ? Je suis ce que l’on a appelé dans les années 1968 un «Chrétien de gauche », ce qui de nos jours ne veut plus rien dire. J’ai été engagé dans la paroisse, les mouvements de jeunes, JOC, puis ACO et la suite logique : lutte syndicale et politique jusqu’à ce que je comprenne que toutes ces structures ne changeraient rien. J’ai alors décidé de créer mon entreprise pour donner du travail et, durant 30 ans, j’ai dirigé de nombreuses entreprises dans la logistique internationale dans le monde entier. C’est par mon travail, et non en touriste, que j’ai découvert l’Inde dans le milieu des années 1990. Ce fut un véritable choc intérieur, la découverte d’une autre planète.

Dans les années 80, j’ai décidé de « quitter» l’Église, non pas de couper tous les liens avec ma croyance au Divin qui ne m’a jamais quittée, mais avec la « structure humaine » de l’Église. Plus tard, vers la fin des années 90, un appel intérieur me ramena à l’Église. Je suis devenu alors ce que les consacrés appelaient «un recommençant», comme si on pouvait croire, arrêter de croire et recommencer ? Lorsqu’on a touché à la Certitude du Divin, croire est définitif, il n’y a plus de retour possible, même si, nécessairement, il y a des hauts et des bas. D’ailleurs, je préfère dire «j’ai la certitude du Divin » et non « je crois ».

A cette époque, une personne, à qui j’avais confié mon désir de recherche, me mit entre les mains le livre de Marie Madeleine Davy, « Le Passeur d’entre deux Rives ». Cette lecture a eu l’effet d’un détonateur intérieur. Je revenais d’Inde et, dès les premières lignes, j’ai été interpellé en profondeur. Je ressentais Le Saux dans sa recherche intra-religieuse comme très, très près de ce que j’étais.

Je n’ai jamais cherché ailleurs que dans la religion ou je suis né. Pourquoi chercher ailleurs ce que nous avons en nous et chez nous ? En revanche, apprendre encore plus de la Trinité en passant par d’autres chemins, et en particulier l’Hindouisme, cela me parlait. M’enrichir de l’autre allait parfaire ma quête du Dieu Trinitaire.

Étant cartésien de nature, je devais aller sur les pas de Le Saux. C’est ainsi que, de Kergonan aux sources du Gange, en passant par Arunachala, Kumbakonam, Shantivanam, Indore, je suis allé sur tous les lieux où Le Saux a vécu son expérience. J’ai moi-même, le plus souvent, vécu son chemin, pour le comprendre dans l’action et en expérience. C’est ainsi que je suis resté enfermé, comme lui, plusieurs jours dans un petit temple de Kumbakonam au Sud du Tamil Nadu, ce qui fut une expérience inoubliable. Puis je suis allé aux sources du Gange, à Arunâchala et dans tant d’autres lieux.

En apparence, tout m’éloignait de Le Saux. D’un côté, le Chrétien dit de gauche et, de l’autre, Le Saux venant d’un monastère réputé très traditionnel… Rapidement, j’ai vécu et lu Le Saux comme si je l’avais toujours connu, c’était un homme d’action, comme je le suis moi-même. Je ne sais plus qui a dit : « La contemplation est action et l’action est contemplation ».

D’instinct, j’ai senti que Le Saux était un croyant actif. Il fallait qu’il vive les choses, en fasse l’expérience, et cela m’a passionné… Il a su traduire en expérience sa quête… Peut-il y avoir foi en Dieu sans action ? Je ne le crois pas, peu importe l’action. Jésus lui-même a toujours été en action, même s’il se retirait souvent pour « recharger les batteries » en priant Abba.

J’ai suivi Le Saux comme s’il était vivant en moi, j’ai vécu son chemin et il m’a montré que l’Église, Corps du Christ, et non pas la structure humaine de l’Église, est bien au-delà des structures visibles faites par l’homme. L’Église est dans l’Hindouisme, le Bouddhisme, l’Islam. A chacun son chemin, et nous ne pouvons que nous enrichir de l’expérience de l’autre qui suit un chemin différent du nôtre.

Le message de Le Saux ne sera vraiment compris que dans les décennies à venir, car notre époque est en pleine régression spirituelle… Il est d’ailleurs intéressant de voir que les personnes qui, de nos jours, s’intéressent le plus à Le Saux, sont des jeunes laïcs, en recherche d’un élargissement de leurs horizons.

Endroit exact et plaque commémorative où la messe a été célébrée.

Action / Contemplation : depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours été en action. Je ne conçois pas ma foi sans une mise en pratique dans l’action sociale pour ceux qui en ont besoin. Le Saux était contemplatif mais dès qu’il sera «lâché» en Inde, il deviendra un homme en action permanente. C’est en cela aussi que je le rejoins.

Dans sa vie, on ne retrouve pas la trace d’un engagement social vers et pour les autres… à chacun son action. La sienne était de mettre en « actes » la recherche du Divin et de la Trinité, en allant sur des chemins pas ou peu connus. Il reste tant à découvrir de son action.

L’action vers les autres a toujours été ma façon de prier, je n’en ai pas d’autres, nous sommes des outils entre les mains de Dieu, mais c’est bien l’homme d’action en Le Saux qui m’a amené à lui… Il rendait sa foi ACTIVE et AVIDE de recherche.

Fabrice m’a demandé de parler de « l’influence de Le Saux sur moi-même et mon action sociale ». J’étais déjà en action sociale, donc à première vue, il ne m’a pas influencé sur ce point. En revanche, il m’a fait VIVRE ma foi en actes. Par son action de recherche permanente, non seulement je le rejoignais sur l’action nécessaire à la contemplation, mais de plus il a réveillé en moi le Dieu Vivant et Agissant.

Il m’est quasi impossible de définir avec des mots comment Le Saux m’a remis entre les mains de ce Dieu que j’avais délaissé, mais je sais que Swamiji est tout près de moi, et aujourd’hui, alors que j’ai terminé mon pèlerinage sur ses pas, il me dit : «Maintenant, à toi de trouver la fin de ton chemin »… Au sommet de la montagne, il n’y a plus de chemin, c’est à chacun de trouver le sien.

Je ne peux terminer ce témoignage sans parler de Monchanin, car, sans Monchanin, il n’y aurait pas eu de Le Saux, et sans le couple Monchanin / Le Saux, il n’y aurait pas eu l’Esprit de Shantivanam. Ces deux hommes ont été un choix du Dieu Trinitaire, sa volonté de nous laisser le message de leurs vies, et il faudra beaucoup de temps pour comprendre la profondeur de leur engagement.

Je ne doute pas que ces hommes sont des prophètes. Elle ne fait que commencer la découverte de l’énorme travail qu’ils ont accompli entre et avec les mains de Dieu, de l’Esprit, du Saccidânanda.

Merci à toi Fabrice pour ton travail, pour faire « vivre » le chemin de Le Saux.

André Mâge, Kavali – Inde, 25 janvier 2017