Epilogue d’un voyage au coeur de l’inhumanité européenne

Les restes du bateau en caoutchouc échoué la nuit précédant mon retour.
Les restes du bateau en caoutchouc échoué la nuit précédant mon retour.

Dans l’un de mes derniers papiers rédigé depuis Lesbos en Grèce, une lectrice écrivait ceci : « Je ne fais partie d’aucun groupe militant mais, face à cette catastrophe humaine qui dure depuis des années, je me réveille enfin ! Une tristesse inouïe m’habite et tous les rêves d’une Europe variée et riche en qualités diverses se sont évaporés. Sincèrement, je déplore notre existence de plus en plus stérile ! Nous passons à côté d’une richesse d’êtres humains qui pourrait fertiliser nos vies. »

Un texte à méditer.

Comment revient-on d’un tel voyage ?

Je ne suis pas dupe. Je savais ce que j’allais voir et mon expérience en Inde de la misère me préparait à voir le pire et pourtant ! Comment intégrer que les peuples d’Europe puissent accepter et cautionner de telles situations dramatiques ?

– Des centaines, des milliers de morts en mer Méditerranée devenue «  Le cimetière de la Honte » pour des générations, pour l’histoire et pour la postérité.
– Des millions de familles, femmes et enfants, emprisonnées à l’extérieur de la forteresse Europe que nous construisons, avec un scandaleux accord Europe / Turquie et un non moins scandaleux accord en préparation avec la Libye qui fermera définitivement les frontières de l’Europe aux migrants. Ces derniers n’ont pourtant comme seule voie de salut que de quitter et fuir les zones des conflits meurtriers que nous avons créés, nous les Occidentaux, par la colonisation ou la post-colonisation.

Nous sommes descendus dans la rue pour pleurer notre désarroi face aux morts de « Charlie », du Bataclan, de l’aéroport de Bruxelles. Mais pourquoi ne l’avons-nous pas fait pour les centaines, voire les milliers de tués depuis 1990 des attentats en Irak (Bagdad), en Afghanistan (Kaboul), au Pakistan, en RDC, au Yémen, au Soudan, en Somalie et tant d’autres lieux ?…

Gilet de sauvetage, tee-shirt et bonnet d'un enfant...
Gilet de sauvetage, tee-shirt et bonnet d’un enfant…

La vie aurait-elle une valeur supérieure en Europe ? Serait-elle une plus-value en Occident ?

Des millions de Syriens sont en exil, en exode, et des millions d’autres habitants de notre planète Terre qui n’est la propriété de personne.

Pourquoi ne descendons-nous pas dans la rue pour demander aux dirigeants d’Europe de créer des conditions d’accueils humaines et, ainsi, de répondre à notre devoir et notre responsabilité ?

Sommes-nous à ce point en accord avec les dirigeants de nos pays qui refusent les migrants et ferment les frontières au point de ne pas porter assistance à des personnes en danger de mort ?

Lorsque l’on voit, lorsque l’on a vu ces camps, lorsqu’on a navigué sur ce « cimetière humain maritime » que nous avons fait, il est alors impossible de ne pas être « secoué en profondeur » devant la fermeture inhumaine de l’Europe qui creuse et construit ses drames pour demain.

Cette situation est intolérable, c’est un crime contre l’humanité.

Il y en a bien quelques-uns qui font quelque chose, les fameux « Colibris » dont j’ai si souvent entendu parlé. Mais face à un incendie comme celui que le Canada vit actuellement, ces Colibris mourront brûlés ou d’épuisement s’ils sont seuls. Ils ne peuvent avoir une signification que si les canadairs, les gros avions, les gros appareils, font aussi leur travail. Si les pays européens et les populations n’assument pas leurs responsabilités, ce ne sont pas les quelques Colibris qui pourront faire face à des millions de réfugiés de guerre (guerres par les armes ou guerre économique).

Est-il encore possible que les peuples, les gouvernements européens se réveillent et changent ? On peut croire aux miracles, je n’y crois pas.

La cause est entendue. Nous allons nous enfermer dans nos « avoirs », dans nos « acquits », persuadés que nous sommes de défendre une « vérité de vie ». Comment l’Europe pourra-t-elle survivre à un tel massacre, laisser à la dérive, condamner à la mort, des milliers, voire des millions d’êtres humains ?

Pour vivre ce que vivent ces millions de migrants et de réfugiés, il faut une « résilience » que nous ne pouvons même pas imaginer tellement nous sommes « gavés de biens matériels et artificiels ».

Couvertures abandonnées par les réfugiés.
Couvertures abandonnées par les réfugiés.

Ces millions de personnes venant à nous, bien gérées et bien reçues, pourraient représenter une plus-value et s’additionner à notre veille Europe finissante qui se raccroche aux branches du populisme et de l’extrême-droite nationaliste et raciste.

Est-ce ainsi que nous pourrons préparer un avenir responsable pour nos enfants ?

Ne nous y trompons pas : la « formidable résilience » de ces peuples en détresse viendra, d’une façon ou d’une autre, chercher la vie que nous leur refusons, ils n’auront pas d’autres choix. Ce que nous avons ne nous appartient pas et nous pourrions tout perdre demain.

Alors, en les recevant librement, de plein gré, nous pourrions construire, avec eux, le monde de demain, un monde qui sera, qui est déjà, multiculturel, que nous le voulions ou pas.

Que serait notre quotidien en Occident, en Europe, en France si, demain, toutes celles et tous ceux qui sont migrants ou issus de l’immigration cessaient de travailler ? Essayons de l’imaginer. Notre monde « tourne » déjà essentiellement avec des migrants et des personnes issues de l’immigration.

Le Sida en Inde, les migrants en Europe… « même combat » !

En effet, pour sauver les millions de personnes infectées dans le monde, il faudrait un effort international pour apporter les trithérapies nécessaires. Cela ne se fait pas et ne se fera pas : nous sommes  dans le même raisonnement occidental, « gardons pour nous ce que nous avons » ; nous savons que notre action en Inde est celle d’un « Colibri », les canadairs ne viendront jamais nous aider à sauver les millions de personnes en détresse, la même situation que celle face aux migrants qui sont à nos portes en Europe.

A la veille de quitter Lesbos pour reprendre l’avion, je suis allé faire un tour sur les lieux où, malgré un filet serré, des « fous de liberté et de vies » osent encore braver la mer et à quel prix !

Bouquet de fleurs sauvages face aux côtes turques d'où venait ce bateau chargé de migrants.
Bouquet de fleurs sauvages face aux côtes turques d’où venait ce bateau chargé de migrants.

J’ai pris ces photos de « reliques », des objets pas encore « nettoyés » par les autorités locales, par exemple ce bateau en caoutchouc arrivé la nuit même. Ce fut comme si ces objets me disaient « tu leur diras », « tu leur montreras »… En repartant, je me disais « quand on a vu ce que j’ai vu, on ne peut plus voir le beau, on ne peut plus contempler ». Et pourtant, cette touffe de fleurs sauvages, à deux mètres du bateau échoué, et qui regardent les côtes turques, me montraient toute leur beauté naturelle.

Est-ce cela l’humanité, le pire à côté du meilleur, l’affreux à côté du merveilleux ? Peut être, mais je ne m’y ferai jamais.

J’ai échoué. Je voulais soustraire quelques familles de migrants et de réfugiés pour, en-dehors des statistiques « à la française », permettre la vie à quelques-uns.

Pris par mon engagement en Inde, je ne peux malheureusement aller plus loin. Je vais continuer à soutenir financièrement une ou deux petites organisations se battant à mains nues et cœur ouvert. Je pourrai déduire les deux tiers de cette somme de mes impôts et obliger ainsi le gouvernement à faire quelque chose contre son gré. Personnellement, je me serai « acheté » un petit morceau de bonne conscience, sans grands efforts et à peu de frais.

Voici deux liens  venant étayer ces propos :

– Migrants : la présidente de MSF accuse l’Europe d’« abdication historique »
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/05/13/migrants-la-presidente-de-msf-accuse-l-europe-d-abdication-historique_4919083_3214.html#IZU4qqOtbkL71KpO.99  

– ONUSIDA : Un nouveau rapport montre qu’il est urgent d’agir afin de mettre fin à l’épidémie de SIDA                             http://www.unaids.org/fr/resources/presscentre/pressreleaseandstatementarchive/2016/may/20160506_SGreport 

 Migrants, sida, tuberculose, malnutrition… même combat ! Il nous faut sortir de nos égoïsmes et de ce que nous croyons être nos acquits pour accepter de partager, afin d’éviter le pire.

André Mâge,
16 mai 2016

 

4 thoughts on “Epilogue d’un voyage au coeur de l’inhumanité européenne

  1. cette personne a parfaitememt raison en son ame et conscience de continuer a s indignner
    je la soutien avec force et conviction
    pierre paul gros, medecin + 33 0 6 46 82 60 88

  2. I thanking Mr.Andre MAGE giving NEWS …. I pray this news will be awaken the youth…. to do some thing…
    Same way Swami Vivekananda also giving messages to the youth….
    SAMBU

    1. Dommage que ne puisse lire le reste de l article. « Se …. » Puis !!! Suis pourtant un Fidel lecteur et en relation with Sir Andrus MAGE ….tristesse compréhensible qui habite cette lectrice et correspondante …warning !!! De la tristesse à la désespérance il y a une frontière à ne pas franchir. Que nous reste t’il si l Espoir nous quitte ? »’Force et Convictions devraient venir à bout de la rage et du désespoir…enfin il faut y croire…alors Soeurs et frères en Humanity oeuvront chacun de nos côtés et alors peut être un jour naîtra la synchronicité nécessaire et utile pour que nos efforts ne soient pas vain….Pierre Paul Gros humanitary M.D