Sur la route des migrants en Turquie

Depuis les côtes turques, la vision qu'avait chaque migrant avant d'embarquer pour la vie, la mort ou un camp de concentration, après une traversée de nuit d'une durée de 8 à 10 heures...
Depuis les côtes turques, la vision qu’avait chaque migrant avant d’embarquer pour la vie, la mort ou un camp de concentration, après une traversée de nuit d’une durée de 8 à 10 heures…

Dans mon dernier « papier » je vous écrivais ceci : « Allons-nous signer des accords avec un gouvernement libyen qui gère et profite du chaos que nous y avons laissé, après y être intervenus, et donner des milliards d’euros pour ne pas voir chez nous tous ces drames et ces migrants ? » 

Peu de temps après, j’adressais un lien signalant que des accords secrets étaient en discussion avec la Libye pour « fermer» la frontière avec l’Italie.

Ainsi, nous aurons construit une forteresse en Europe, avec des milliards d’euros, pour rester tranquilles chez nous, du moins en apparence.

Comment allons-nous « gérer » les millions de réfugiés de guerre rejetés par nous ? Comment allons-nous négocier avec un Président turc qui bafoue les droits de l’homme en permanence ? Comment allons-nous faire, avec notre devoir de conscience, pour négocier avec un gouvernement libyen qui n’est toujours pas reconnu par son pays et où le chaos règne ?

On nous ment, on nous triche et nous nous en accommodons ! Heureux que ce soit ainsi, pour la grande majorité, les Européens ne veulent pas recevoir ces enfants, ces femmes, ces hommes, rejetés par une ou des guerres dont nous sommes toujours, de près ou de loin, à l’initiative.

Voici le lien que j’ai adressé hier sur les réseaux sociaux à propos des accords secrets avec la Libye :
http://www.vsd.fr/l-oeil-de-spiegel-online/revelations-emprisonner-les-migrants-en-libye-le-projet-secret-de-l-union-europeenne-13574

Voici le lien concernant les accords avec la Turquie :
http://www.boursorama.com/actualites/la-commission-juge-la-turquie-prete-pour-l-exemption-des-visas-f519fd935cb482cfa7597dbf577355c5

Non seulement, avec 6 milliards, nous avons acheté le soutien de la Turquie pour fermer nos frontières, mais nous la considérons soudainement « prête pour l’exemption des visas ».

Depuis le bateau qui me ramenait à Mytilène/Lesbos, on imagine l'angoisse que devaient ressentir les migrants...
Depuis le bateau qui me ramenait à Mytilène/Lesbos, on imagine l’angoisse que devaient ressentir les migrants…

Ainsi, les Turcs pourront entrer librement en Europe, alors que des réfugiés de guerre seront emprisonnés en Libye, au Liban, en Turquie ou en Jordanie. C’est un scandale, une tragédie humaine, que nous cautionnons par notre silence et notre laisser faire.

Dans ce lien, vous pourrez lire ceci : « Nous n’avons pas abaissé nos critères, c’est la Turquie qui a élevé le niveau », a assuré un haut responsable européen au fait des négociations.

Il est vraiment dramatique de lire cela,  les peuples européens accepteront, cela les arrange !

Un pays qui bafoue les droits de l’homme depuis si longtemps, avec tant de conflits internes (kurde entre autres), en froid avec la Russie, qui est en prise directe et en guerre avec la Syrie, qui intervient militairement sur le terrain, qui a renvoyé des migrants syriens chez eux, ce qui est contraire à tous les accords internationaux, et qui, à ce jour, n’a toujours pas reconnu le génocide arménien,… Et nos responsables européens nous présentent la Turquie comme un modèle !

Non, il s’agit de tout autre chose : c’est simplement vouloir fermer l’Europe à toute entrée de migrants.

Et je le confirme, la frontière avec la Turquie et la Grèce est hermétique et bien fermée, avec des contrôles réguliers des patrouilles Frontex avec l’Otan. Quasiment plus aucun migrant ne peut venir en Europe par ce chemin et, demain, ce sera impossible avec le passage par l’Italie, de la Libye.

Certainement que nous pouvons nous réjouir que les drames quotidiens, avec des morts en mer, vont cesser. Mais à quel prix ? Celui d’être emprisonnés en Libye, ou ailleurs, sans aucune chance de salut.

Je cite : « Pour l’ins­tant, le gouver­ne­ment diffi­ci­le­ment consti­tué du Premier Ministre Fayez as-Sarraj est encore cloîtré dans une base navale à Tripoli en Libye. » Le gouvernement libyen n’a aucune structure légale et nous préparons un accord encore plus strict que celui avec la Turquie, on se rend compte que la décision politique de l’Europe est ferme et définitive.

Aucun migrant et réfugié ne doit rentrer en Europe. Un véritable drame pour des millions de personnes qui n’ont d’autre issue que celle d’être incarcérées à ciel ouvert dans des camps. Et les peuples européens laissent faire en se réjouissant de ne pas avoir à partager ce qu’ils ont…

Nous préparons un drame qui ira en s’aggravant car, même en cas de solution miracle improbable du conflit, des millions de Syriens ne pourront pas, avant longtemps, retourner dans leur pays. Je tiens cela d’eux-mêmes, lors des discussions que j’ai pu avoir avec eux.

Comment les générations européennes porteront-elles cette démission et cette non-assistance à des millions de personnes en danger de mort ? Aucun avenir ne peut se construire sur de telles démissions de responsabilités, l’histoire est là pour nous le rappeler, lorsque nous voyons ressurgir des conflits vieux de plusieurs siècles (comme les Balkans). Ne pas faire face à ces situations, que ce soit les réfugiés de guerre syriens, ou du conflit lui-même, c’est ouvrir toutes les portes du pire et d’une catastrophe à grande échelle.

L’histoire est  également là pour nous rappeler que les décisions de fuite et de facilité finissent toujours par entraîner des situations non contrôlables. Tous les ingrédients sont rassemblés pour un tel scénario, nous en serons les responsables.

Echouée sur la plage de Mytilène/Lesbos, l'une des embarcations avec lesquelles les migrants effectuent la traversée...
Echouée sur la plage de Mytilène/Lesbos, l’une des embarcations avec lesquelles les migrants effectuent la traversée…

Revenons aux trois jours que je viens de passer en Turquie, avec d’abord la traversée de Mytilène à Ayvalik puis le retour : je ne peux pas décrire la multitude de sentiments très lourds que j’ai éprouvés tout au long de ce trajet (une heure et trente minutes avec un bateau normal). Je vous laisse imaginer le drame face à cette mer, dans un bateau en plastique ou en caoutchouc, avec lequel nous ne laisserions même pas jouer nos enfants dans une mare à canards…

A l’aller comme au retour, je suis resté debout à l’avant du bateau à regarder et scruter la mer, en essayant, démarche impossible, de me mettre à la place de ces milliers de migrants qui ont fait le trajet, de nuit, à cinquante sur un bateau en plastique. Seule l’énergie du désespoir peut donner la force d’accomplir une telle traversée morbide de tous les risques.

Au retour, j’ai pleuré en pensant à eux, à ceux qui embarquent en Libye pour l’Italie, mais aussi à tous ceux qui sont au fond de cette mer maudite, ce cimetière marin dont nous sommes en grande partie les responsables. Des centaines, des milliers d’être humains sont morts dans cette mer ou sur les plages.

Les paysages sont splendides, le drame n’en est que plus grand. Comment contempler quoique ce soit quand le monde va si mal  par notre faute ?

En mer ou sur les plages, ils sont des centaines à y avoir laissé leur vie, comme le petit Jafar, âgé de 7 ans, retrouvé sur la plage. Son lapin le garde et le veille...
En mer ou sur les plages, ils sont des centaines à y avoir laissé leur vie, comme le petit Jafar, âgé de 7 ans, retrouvé sur la plage. Son petit ours en peluche le garde et le veille…

Nous sommes les responsables de ces milliers de morts. De combien le serons-nous demain, suite à notre décision de nous barricader dans nos avoirs pour ne pas que l’on nous les prenne ?

Nous nous barricadons dans nos richesses artificielles pour emprisonner, sans aucune issue possible, des millions d’êtres humains à l’extérieur de la forteresse Europe, la première économie au monde.

Et nous faisons cela en évoquant les valeurs chrétiennes, un comble quand on connaît les valeurs transmise par Jésus, le premier des chrétiens, des valeurs que le Pape nous a rappelées en venant lui-même à Lesbos où je me trouve en écrivant ces lignes.

Je voulais voir la côte turque pour faire le trajet des migrants et voir les camps supposés recevoir les «  refoulés »…

Diliki, voir le lien :
http://english.alarabiya.net/en/News/middle-east/2016/04/04/Migrants-arrive-for-expulsion-from-Greece-to-Turkey.html

Vue du camp de Dikili en Turquie...
Vue du camp de Dikili en Turquie, avant son démantèlement…

Je me suis rendu à Diliki, le camp construit il y a peu et qui a déjà été démantelé, puis je suis allé voir ceux de Candarli, puis de Bergama.  J’ai parlé avec les Turcs qui acceptaient de le faire.

Tous les migrants ont été ramenés dans les camps en frontière syrienne, certains ont même été renvoyés en Syrie par le gouvernement turc, ils sont aujourd’hui livrés à eux-mêmes sur les routes de la Turquie, cherchant une issue impossible.
J’ai essayé de connaître la position des habitants qui, dans leur majorité, sont favorables à une ouverture des frontières de l’Europe et à un partage équitable des migrants entre tous les pays.

De  fait, ils sont opposés aux arrangements du gouvernement. Mais, en Turquie, on ne donne pas son avis aussi facilement. Les pouvoirs politiques et policiers sont énormes, le temps de Midnight Express, du pouvoir de la police, n’a pas beaucoup changé, on met en prison (et dans quelles conditions !), et on discute ensuite…. C’est à un tel pays que l’Europe fait confiance et confie les basses besognes qu’elle ne veut pas assumer.

De façon assez simpliste, on peut dire que les classes aisées et possédantes turques sont pour la politique du gouvernement  et que les classes pauvres et moyennes sont contre. Nos dirigeants européens doivent arrêter de mentir et nous dire tout simplement que, « A TOUT PRIX », ils veulent fermer l’Europe aux migrants et à tous les réfugiés.

Les mensonges de ces accords sont entendus et acceptés comme de vraies/fausses vérités puisque les peuples européens sont en accord avec les décisions de fermer l’Europe aux migrants.

Si un référendum européen avait lieu, une grande majorité des pays européens se prononcerait pour le refus de recevoir les migrants et les réfugiés syriens. C’est bien le drame, il y a accord entre les politiques et les peuples occidentaux pour un repli sur soi qui ne peut qu’ouvrir la porte à des drames présents et à venir.

Il me reste trois jours pour parvenir à réaliser le miracle que j’aurais souhaité faire, ramener avec moi une personne, et même une famille. Mais comme me le disait une responsable du HCR (Haut Commissaire aux Réfugiés) de Mytilène, « Le Pape, c’est le Pape… et vous n’êtes pas le Pape ».

Je vous adresserai un « papier » pour conclure ce déplacement que, depuis l’Inde, j’ai projeté et préparé depuis de longs mois. Cela m’amènera à parler du rôle des ONG, qui n’est pas si simple qu’il n’y paraît.

Je terminerai ce « billet » en criant ma « rage » et ma « colère » d’entendre le silence assourdissant des peuples d’Europe qui laissent faire, uniquement pour leur tranquillité, sans se soucier qu’ils préparent une situation horrible pour des millions de personnes et un pire avenir, voire une catastrophe, pour leurs enfants et leurs petits-enfants.

Jamais je n’ai ressenti, depuis que je suis au monde, une telle inhumanité des peuples possédant.

Comment en sommes-nous arrivés à un tel degré d’inhumanité ?

André Mâge, depuis Mytilène Lesbos (Grèce)
Le 3 mai 2016

 

One thought on “Sur la route des migrants en Turquie

  1. cher André Mage, je vous remercie de réagir! D’aller voir par vous même. Je ne fais partie d’aucun groupe militant, mais face à cette catastrophe humaine qui dure depuis des années je me réveille enfin! une tristesse inouïe m’habite et tous les rêves d’une Europe variée et riche en qualités divers se sont évaporés. Sincèrement je déplore notre existence de plus en plus stérile! nous passons à coté d’une richesse d’êtres humain qui pourrait fertiliser nos vies, mais malgré la jouissance d’une liberté d’expression, nous sommes majoritairement terriblement peureux!