Depuis la Grèce (Lesbos/Mytilène), sur la route des migrants… et en route pour la Turquie

Au camp de Karatepe, Ahmad, Jalal, Hasan, tous Syriens, avec leurs familles, prêts à mourir pour ne pas retourner en Turquie où en Syrie.
Au camp de Karatepe, Ahmad, Jalal, Hasan, tous Syriens, avec leurs familles, prêts à mourir pour ne pas retourner en Turquie où en Syrie.

Avant de vous faire part de mon ressenti, je voudrais que vous lisiez ce texte, écrit par Federica Zamatto sous le titre  « Lesbos, l’indicible et la honte ». Dans ce texte rédigé par une personne du terrain revenue à Lesbos après y avoir été engagée, tout est dit. Pas grand-chose à rajouter, je pourrais signer des deux mains…

Le lien est le suivant : http://www.lalibre.be/debats/opinions/a-lesbos-l-indicible-et-la-honte-5718e6a335702a22d698a9cd#.VyEqXk4v_s4.twitter

Je ne saurais vous recommander de regarder également jusqu’au bout cette vidéo de cinq minutes : en ce qui me concerne, je l’ai visionnée avant de quitter la France pour Lesbos. J’en avais les larmes aux yeux.

Ne pensez pas que la situation ait changé, elle continue, ici et ailleurs. Le plus grave se passe maintenant en Italie par le chemin de la Lybie, un passage ultra dangereux, suite aux accords morbides réalisés par l’Europe et la Turquie…

Allons-nous signer des accords avec un gouvernement libyen qui dirige le chaos que nous y avons laissé, après y être intervenus, et donner des milliards d’euros pour ne pas voir chez nous tous ces drames et ces migrants ?

La vidéo «  Des réfugiés arrivent à Lesbos » :

https://www.youtube.com/watch?v=wXI7tnt3LYQ&feature=share

L'entrée du camp de Moria devenu de "concentration". Plus aucune liberté n'est donnée, cela va à l'encontre des droits fondamentaux internationaux.
L’entrée du camp de Moria devenu de « concentration ». Plus aucune liberté n’est donnée, cela va à l’encontre des droits fondamentaux internationaux.

Voici trois jours que je me trouve sur l’île de Lesbos, à  Mytilène. Ce samedi, je prends la route de la Turquie.  Pour quoi faire me direz-vous ?

Je ne le sais pas moi-même, il m’a été impossible de ne pas aller voir sur place ce que je pressentais, que je peux maintenant confirmer après l’avoir vu.

« La démission humaine et scandaleuse des peuples et des gouvernements européens face à un drame humanitaire sans précédent depuis la dernière guerre mondiale »

Nous payons la Turquie, un pays où les Droits de l’Homme sont bafoués tous les jours, pour garder ces réfugiés chez eux  et ne pas les voir chez nous.

Sommes-nous devenus malades collectivement à ce point ? La montée de l’extrême-droite partout en Europe semble le confirmer.  Seuls la Grèce et l’Italie ont fait preuve d’un courage humain à la hauteur de l’enjeu.

Angela Merkel a eu une réaction spontanée d’humanité et d’amour en 2015, elle a vite été rattrapée par la réalité politique, elle a dû revoir sa copie au point d’être à l’initiative de ce plan machiavélique avec la Turquie.

Tout ce que je vois, tout ce que je vis depuis trois jours, me confirme que nous entrons dans une démarche qui n’a rien à voir avec l’humanisme. Nous sommes entrés dans l’ère du « sauve qui peut » et du « chacun pour soi », pourvu que nos petits intérêts soient préservés. Ce n’est pas ainsi que nous pourrons laisser un monde de paix et de joie à nos enfants.

Mon analyse se cantonne à la seule Syrie et à son peuple. Quelques rappels pour voir et vouloir voir.

  • 12 millions de Syriens ont quitté leurs foyers sous les bombes. Ils sont partis, emmenant avec eux toute leur famille, pour ne pas mourir sur place, comme la France occupée se sauvait pour rejoindre la France Libre, comme les Espagnols fuyant le Franquisme, les Portugais la dictature, pour ne pas mourir. Sur ces 12 millions, plus de 3 millions sont parqués dans des « camps de concentration » en Turquie, plus de 1 million au Liban (un autre pays dévasté qui paie toujours au prix fort et sait être présent si cela est nécessaire, sa population est de 4 millions), plus de 1 million en Jordanie. Le reste se trouve sur les routes de Syrie, fuyant les combats.
  • La Syrie, où une famille est au pouvoir de père en fils : les deux ont dirigé leur pays sous dictature, le père avait déjà du sang sur les mains, celui de son propre peuple. Le fils en a fait de même, arrangeant au passage Israël et d’autres pays occidentaux qui, dans le passé, ont laissé faire. Comment peut-on envisager qu’un pays puisse encore être dirigé par un homme qui a massacré une partie de son propre peuple ? C’est pourtant ce pouvoir qui est à la table des négociations de Genève.
  • La Syrie, une ex-colonie, dirigée par les Anglais, ensuite par les Français : quel français sait que nous avons été le dernier gouverneur de la Syrie avant de « partager » ce pays comme cela nous arrangeait et de le remettre entre les mains de cette famille ?
  • La Syrie, où tant d’autres conflits et problèmes se jouent : les différents courants musulmans, kurdes, turques, l’Iran, l’Irak, la Libye, le pétrole, le gaz, la liste serait si longue… plusieurs armées de pays différents combattent sur ce sol. On entend peu parler des USA qui ont sécurisé les ressources qui les intéressaient et laissent plus ou moins faire cette situation si humainement malsaine. Cela s’appelle une guerre asymétrique ou encore une guerre hybride.
A l'entrée du camp de Karatepe, Basam me fait un signe pour me remercier. Comme plus de 90% des autres, il est Syrien.
A l’entrée du camp de Karatepe, Basam me fait un signe pour me remercier. Comme plus de 90% des autres, il est Syrien.

Et tout cela se passe à notre porte, à trois heures d’avion de chez nous, nous ne sommes pas neutres.

Au milieu de cette morbide cacophonie, il y a des millions d’enfants, de femmes et d’hommes qui ne demandaient, qui ne demandent, qu’à vivre, rien de plus et rien de moins, et à prétendre bénéficier des mêmes droits à la liberté que nous semblons avoir.

La France, pays des droits de l’homme, dont la devise est « Liberté – Egalité – Fraternité », qu’a-t-elle fait depuis cinq ans sur le plan humain ? RIEN, et le peuple français s’en accommode très bien, étant pour une fois en phase et en accord avec ses dirigeants. Pourquoi ne descend-il pas dans la rue pour crier l’horreur de la situation à son gouvernement qui fuie toutes ses responsabilités ? En 2015, la France avait accepté plusieurs dizaines de milliers de réfugiés syriens, nous n’en avons reçu qu’un peu plus de 7000 et depuis… plus rien.

La France, L’Europe et les pays européens sont en train de commettre la plus grave erreur historique depuis plus de 80 ans. Nous et les générations à venir le paierons au prix fort un jour, j’en suis convaincu.

On ne peut pas ne pas porter un jour les conséquences de ne pas avoir été présents face à un peuple martyr et de ne pas « porter assistance à des millions de personnes en danger », c’est pourtant ce que nous faisons.

Mahya, presque comme l'abeille, morte à deux ans sur la côte de Lesbos, après une traversée en enfer de la Syrie, de la Turquie et en bateau de caoutchouc vers Lesbos. Pourquoi une telle vie, une telle mort, des drames évitables par ceux qui ont et possèdent ?
Mahya, presque comme l’abeille, morte à deux ans sur la côte de Lesbos, après une traversée en enfer de la Syrie, de la Turquie et en bateau de caoutchouc vers Lesbos. Pourquoi une telle vie, une telle mort, des drames évitables par ceux qui ont et possèdent ?

L’accord Europe/Turquie a fermé la frontière entre la Turquie et l’Europe… des milliers de personnes sont enfermées et ne peuvent sortir de ces camps de concentration* (en Grèce ou en Turquie), privés de droits de liberté, ce qui est contraire à toutes les conventions internationales. Et nous laissons faire.

Des familles entières, avec enfants, sont parquées comme des animaux, surveillées depuis des miradors par armées et polices. Elles attendent le sort qui va être décidé pour elles, autrement dit un retour en Turquie pour revenir à la case départ dans un camp identique et sous la volonté d’un homme, le président turc, qui peut décider à tout moment leur renvoi vers la Syrie, terrain de guerre, comme il l’a déjà fait début 2016.

Pensons-nous que cet accord qui va coûter à l’Europe six milliards d’euros stoppera les millions de Syriens qui fuient la mort et sont prêts à tout ?

Non, ils empruntent déjà une autre route beaucoup plus risquée via la Libye en direction de l’Italie (plus de 1200 morts en 2016 en pleine mer)… La semaine dernière, un naufrage a fait plusieurs centaines de morts, sans que la presse ne nous dise la vérité… Tous les jours ils meurent et cela ne cessera pas.

Said a tenu à poser devant le camp de Karatepe avec ses enfants, honneur et fierté de bien présenter, il était au bord des larmes en me parlant. Ou au bord de l'explosion ?
Said a tenu à poser devant le camp de Karatepe avec ses enfants. Avec honneur et fierté de bien présenter, il était au bord des larmes en me parlant. Ou au bord de l’explosion ?

J’ai vu ces camps, j’ai parlé avec des familles syriennes : ils ne retourneront jamais en arrière, « plutôt mourir » comme ils me l’ont affirmé. Et je veux bien les croire quand on connait leur calvaire, la Syrie et la Turquie à pied avec toute la famille, parfois jusqu’à dix personnes par famille, les grands-parents compris, et ensuite une traversée en enfer et de tous les dangers…

Allons-nous négocier avec la Libye, un pays de non droits, pour avoir la garantie que ces Syriens resteront chez eux, à mourir sous les bombes de l’une ou de l’autre armée ?

Et que l’on ne s’y trompe pas : même si un miracle se produisait dans la solution à ce conflit, des millions de ces Syriens ne pourront pas retourner chez eux avant des années.

Si nous ne faisons rien de consistant et de réel en direction de ce peuple martyr, alors tous les autres peuples, de tous les pays en conflits, le plus souvent de notre fait, feront de même. Et ils forceront les portes, les murs, les barbelés de cette Europe forteresse que nous aurons construite, refermée humainement sur elle-même. Et ils auront raison car, à leur place, nous ferions de même.

Pourquoi ne pas avoir utilisé les six milliards d’euros pour recevoir un nombre de Syriens conséquent et se les répartir par pays européens dit civilisés et démocratiques ?

Ne sommes-nous qu’une Europe de maquignons qui ne sauraient que tirer des avantages de l’autre mais ne pas prendre et ne pas faire face à nos responsabilités ?

Je ne me reconnais pas dans cette Europe, pas plus que dans mon pays, où la majorité de mes concitoyens se prononcent très largement contre l’admission de migrants syriens en France, préférant essayer de protéger leurs avoirs et leur tranquillité.

N’oublions jamais que notre terre est petite et que depuis 30 ans, nous, les pays  riches, exploitons et pillons toutes les ressources à notre seul profit. Et nous voudrions ne donner que les miettes aux autres…

Il arrivera un temps où tout le monde devra recevoir son dû et pas seulement les 20 % de privilégiés que nous sommes et qui prenons, pour nous seuls, les 80 % des richesses de la planète.

Alors sachons donner, partager, en toute liberté. Sinon, nous provoquerons nous-mêmes le pire, pour avoir voulu garder pour nous ce qui était  à partager.

« Le monde est dangereux à vivre non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » – Albert Einstein

"Damas", nouveau restaurant ouvert sur le port à Mytilène, tenu par un chef cuisinier syrien arrivé comme migrant par bateau. Le meilleur est possible, "IMPOSSIBLE AS POSSIBLE". J'y ai déjeuné et dégusté une superbe cuisine syrienne.
« Damas », nouveau restaurant ouvert sur le port à Mytilène, tenu par un chef cuisinier syrien arrivé comme migrant par bateau. Le meilleur est possible, « IMPOSSIBLE AS POSSIBLE ». J’y ai déjeuné et dégusté une superbe cuisine syrienne.

Seul le Pape montre le chemin de la vraie vérité, il est peu écouté, tant par ses ouailles que les autres. Mais il a au moins le mérite de l’avoir fait, dit et montré.

Nous avons une occasion magnifique de montrer notre humanité et de renforcer l’Union Européenne face au drame et c’est le contraire que nous faisons. Le repli sur soi a toujours été un signe de dégénérescence qui ne peut qu’aggraver et hypothéquer l’avenir des générations à venir.

Un sursaut peut il encore être possible ? Je n’en suis pas certain.

Vivant en Inde et quelques mois par an en France, je constate à chacun de mes retours à quel point la France et les Français vivent repliés sur eux-mêmes, sans joie et donnant à voir tant de morosité. Je reste convaincu que si nous ne changeons pas notre façon de voir, non seulement les drames continueront et s’amplifieront, mais le pire peut se préparer par notre laisser faire.

André Mâge

le 29 avril 2016 – Depuis Mytilène / Lesbos / Grèce

*Dans le texte ci-dessus, j’utilise plusieurs fois l’expression « camp de concentration »… c’est volontaire ! L’une des premières fois où ce mot a été utilisé concernait les Espagnols/Catalans fuyant le régime franquiste en 1939, par centaine de milliers, à destination de la France. Ils seront « triés » et ensuite mis dans des camps dits de « concentration », c’est à cette occasion que, pour la première fois, le mot a été utilisé… Des Catalans mourront par milliers et par maltraitance dans ces camps, quelques centaines de milliers reviendront en Espagne, d’autres resteront dans le Sud de la France essentiellement.

7 thoughts on “Depuis la Grèce (Lesbos/Mytilène), sur la route des migrants… et en route pour la Turquie

  1. Concernant La Syrie : A 70 ans un français vivant à Damas est venu témoigner à Rodez de ce dont il était témoin. C’était en 2014 je crois.

    A savoir : ce ne sont pas les gentils européens qui combattent le méchant dictateur. Mais bien une guerre pour le gaz où tous les coups sont permis et où la propagande bat son plein. Le massacre d’un peuple avec le financement entre autre du peuple français qui par ses impôts finance en partie cette guerre et ces massacres. Il a été largement prouvé que les assassins sanguinaires sont financés ET formés par les armées occidentales et l’ex armée irakienne (re) formée par les mêmes;

    Appelons un chat un chat car cela aussi sera jugé plus tard à l’aune de l’histoire;

  2. Bonjour André,

    Merci pour ton témoignage et ta révolte sourde, je vais poursuivre ma route avec toi pour encore plus comprendre et essayer de transmettre ce que tu vois et vis intérieurement.

    A bientôt .

    Claude

  3. Bonjour André
    Merci pour ton témoignage, le constat que tu fais est clair et sans concession, mais comme certainement d’autres de tes lecteurs je me sens démuni face à cette situation.
    Tout le monde n’est pas capable de faire ce que tu fais.
    A ton avis, que pourrait-on faire concrètement pour que cette situation ne perdure pas, à notre petit niveau ce citoyen français lambda sans pouvoir sur les décisions internationales ?
    Merci et bon courage.
    Julien

    1. Bonjour Julien depuis la Turquie,
      Comme tu me poses une question directe je vais te donner ma réponse…..
      Que peut on faire concrètement ?
      Je n’ai bien sur pas les solutions puisque 90 % des réalités nous sont cachées, et de plus le plus souvent nous ne faisons rien pour voir, ce n’est que sur place que l’on peut réellement prendre toute l’ampleurdu drame…mais même en voyant on ne peut pas faire grand chose…les dirigeants politiques ont senti que les peuples d’Europe, en grande majorité, ne veulent pas recevoir de migrants , alors ils surfent sur cette vague et cela les arrange bien. Pour autant je pense que le combat est d’ordre politique. De quel façon ?
      Je n’en ai aucune idée car la situation est tellement grave que le pire peut être envisagé sous une forme où une autre. Nous devons faire pression sur les dirigeants de toute l’Europe pour qu’ils fassent ce que Angela Merkel demandait en 2015, recevoir en masse et ouvrir nos portes.
      Si nous ne le faisons pas alors OUI un pire viendra et les Turques, les Grecques que je côtoie depuis une semaine ne s’y trompent pas, le pire reste à venir et nous faisons le pire qu’il est à faire c’est à dire ne rien faire. Bien à toi. André

    1. Oui Vincent je suis arrivé à Ayvalik, le petit port face à l’Ile de Lesbos.
      Ce jour je pars visiter le camp de rétention de Dikili, un camp qui reçoit les migrants expulsés de Lesbos et des autres îles Grecques , et d’où devrait partir d’autres migrants pour l’Europe.
      Mais rien n’est claire et rien ne fonctionne.
      J’ai hier ,discuté avec des Turques qui sont tous pour une Europe qui ouvrirait ses portes avec un plan concerté et préparé pour recevoir les #refugies et les #migrants de Syrie.
      Je ferai un texte la semaine prochaine sur ce périple en Turquie.
      Mais il est évident, qu’à moins d’être  » le pape  » , comme me le disait un responsable du Comité des Réfugiés visité à Mytilène, il mesera impossible de ramener une famille ou même un #réfugié en France, comme j’aurais souhaité le faire, ils sont parqués et ne reçoivent aucun document attestant leur statut de réfugié qui permettrait de sortir de Grèce.
      Ce qui est contre tous les accords internationaux.
      Des nouvelles plus détaillées des que je peux.
      André